La cause est perdue, vive la Cause. La vie d’Abdèle d’Izza Amar
La claque, la baffe, la joie, la bonne, la brute et la truande, putain, quel livre. (Courez à la librairie)
La vie d’Abdèle, c’est le chœur de deux sœurs, faces de cœur, deux sœurs : Abdèle et Adèle. Pour Trouver Adèle on enlève un d, pour trouver Abdèle on ajoute un d. C’est simple et vif, beau et magistral, drôle et queer, Arabe et Kabyle, féministe et anarchiste, c’est juste une merveille.
Izza Amar a tout : la langue – quelle langue ! – et la vie -quelle vie ! –
Elle raconte l’enfance des sœurs en Algérie, elle raconte l’amour, le corps masculin d’Abdèle qui joue au foot, celui d’Adèle qui s’applique à être belle et discrète, elle raconte la famille, la mère et le père, elle raconte l’Algérie. L’Algérie des jupes et celles des voiles, l’Algérie libre et l’Algérie militaire, l’Algérie de sang et celle qui enferme et celle qu’il faut quitter.
Izza Amar raconte comme on raconte peu, sans faire grâce de la sueur, des coups, des hontes et des mensonges, elle raconte Abdèle punie de ne plus pouvoir faire de foot parce qu’elle a des seins et punie de ne pas pouvoir le remplacer par le violon pour la même raison.
La pudeur ? Pour quoi faire ? la littérature n’a pas que ça à faire, il y a des livres à écrire avant de mourir et Izza veut une Abdèle vivante à chaque fois qu’elle meurt.
Grâce à Izza, j’ai vu l’Algérie et les Algériennes, j’ai vu cette part de moi qui ne peut être moi, j’ai mesuré mes étrangetés et mes semblables, j’ai vu dalie et Alie, j’ai vu ce qu’être une fille dans un pays où la fille est souvent l’alpha et l’oméga d’un monde qui veut faire sans elles sans se passer d’elles.
La vie d’Abdèle se lit dans un souffle joyeux, on s’émeut et on s’amuse et on pense. Parce que la Kabyle, ma sœur amazigh a toute l’intelligence pour elle. Vous voulez entendre une voix algérienne qui ne se soumet pas ? Vous voulez entendre une écrivaine qui existe depuis la justesse du réel et non le fantasme de fable méritocrate ? Vous voulez un regard et les mots sur le fait politique d’être une fille algérienne ici et là bas ? Vous voulez l’analyse du monde de la tech, du marketing, de l’argent qui manque et se trouve en traversant la rue en se faisant écraser ? Alors écoutez la voix d’Abdèle et Adèle.
Ce qui est dit d’Izza : « Si vous cherchez à la situer quelque part — sur la carte des genres, des races, des cultures, des orientations politiques — , sachez qu’Izza Amar ne s’y trouve pas. Mais par son art d’être à la fois virile et romantique, sexuelle et mystique, politique et païenne, triviale et sublime, on pourrait dire qu’elle est Pasolini en femme. » Publiée par la nouvelle maison Cause perdue éditions proposée par le collectif Othon, La vie d’Abdèle, ouvre le bal et moi, j’adore danser.

Bien sûr vous pensez au film de Kechiche, La vie d’Abdèle joue de tous les échos qu’elle peut, parce que ça lui plait. Le double féminin, deux femmes d’une même psyché ? Sans doute et peut-être pas. Un King-kong théorie aux accents algérois ? Grave. Et peut-être mieux. Les inspirations d’Izza Amar imprègnent son livre comme le Baba imprègne le rhum, c’est énivrant, sucré, interdit pour les régimes sans gras, sans sucre, sans vie.
Construit en fragments, son livre est truffé de pépites, on dirait une mine d’or comme dans un Picsou magazine, les roches dorées sont immenses et lancent des étincelles, on ne sait plus où donner de la tête. L’incipit est déjà un éclat de rire :
Abdèle
Mon premier jour d’école a été une révélation. La maîtresse venait de dire, devant mes yeux fascinés, qu’il y avait mieux que papa et maman, il y avait des prophètes. Des gens honnêtes comme papi et gentils comme mamie. Alors, forcément, je voulais être ça, quand je serais grande. Puis la maîtresse m’a dit, à moi, que tous les prophètes étaient des « monsieurs », et que je ne serais jamais un « monsieur ». A 5 ans, j’ai vécu ma première discrimination à l’embauche.
Dans ce pays « de conservateurs audacieux, de révoltés chanteurs de raï et de fierté qui doute » Abdèle pousse comme une herbe énérvée, elle se bagarre et flirte avec des filles. Adèle se désole de cette sœur qui « a beaucoup d’esprit mais si peu de bon sens. » Une vie, pour peu qu’on la raconte bien, devient vite une épopée, la vie d’Abdèle est une épopée féministe qui n’a pas peur d’elle-même, qui ne se cache pas dans les faux-plis du mainstream. Abdèle et Adèle s’affirment, debout, couchées, à genoux, elles s’affirment quoi qu’il arrive parce qu’elles ne cessent jamais d’être filles, leurs choix, leurs obéissances et leurs errances dans un monde d’hommes, sont frappés de ce marqueur dont elles finissent par mesurer la force après en avoir vécu toutes les faiblesses.
La vie d’Abdèle est une vie de filles contemporaines, vies algériennes et françaises, vies dont on apprend et jouit en même temps parce que la vie est belle même quand elle se tue à le dire.
dalie Farah
Bio Express : Izza Amar est une autrice franco-algérienne née en 1987 à Oran. Sa passion pour les nouvelles technologies la mène en France puis en Indonésie, où elle exerce des métiers aussi variés que DJ, photographe, mannequin main et coiffeuse. Ces expériences nourrissent son écriture qui documente la précarité du travail de sa génération et la libération des femmes dans les sociétés de masse. Dans son premier roman La Vie d’Abdèle, les deux narratrices relancent les dés de la dialectique entre soumission et libération féminines pour inventer une trajectoire d’émancipation affranchie des oppositions binaires. La puissance de son texte en est le meilleur argument, qui se fraie un passage en toute liberté entre l’Algérie des années noires, la Kabylie laïque et la France post-attentats.
FLORILEGE : « L’arrivée d’un militaire au pouvoir coïncidait avec l’infinie tristesse de la fin de mon enfance. Mais je ne suis pas femme à croire aux coïncidences. » « Mon romantisme est la désobéissance des innocentes. Comme beaucoup de femmes, j’ai baissé la tête, mais là où elles voyaient leurs pieds j’ai croisé mon humanité. Celle qui avait hâte d’être libérée. » «Je n’ai pas besoin de te comprendre pour être ta mère. » Ici, « être ta mère », c’est t’aimer au-delà des mots, c’est pour à qu’on le dit avec du couscous. » « Il n’y a rien de plus comique qu’un couple salafiste qui se dispute dans la rue. » « A partir de là, il ne me restait plus que les cybercafés pour être dehors avec des seins. » « Bilal s’est réellement avéré gay, et sa famille trop musulmane, le reste est un classique de l’amour du prochain chez les religieux. » « J’ai compris une chose essentielle : personne n’a envie d’être compris, au fond, mais tout le monde a envie d’être séduit. » « Ma mère, elle, sourit. Elle sourit du sourire universel des femmes impuissantes face au destin qui les cogne. » ETC ETC ETC ETC ETC ETC ETC - je ne peux pas recopier le livre- c'est illégal.