Open your chest and place our tomorrows inside, ou la poésie du fragment d‘Emmanuel Eggermont- Comédie de Clermont- scène nationale

Open your chest and place our tomorrows inside, ou la poésie du fragment d‘Emmanuel Eggermont- Comédie de Clermont- scène nationale

Sur scène une série de dispositifs de reflets, au sol, fond de scène, une étrange cabine de verre, un panneau mat.  Comme dans tous ses travaux, Emmanuel Eggermont nous amène très tendrement à l’intérieur d’une errance méthodique. Ce que j’aime beaucoup dans la danse contemporaine, c’est la suspension de narration, la liberté de la juxtaposition de tableau dans une exposition dynamique. De ce disposif scénique, je vois Soulages et ses noirs lumineux, et le personnage incarné par le danseur est lui-même une empreinte sombre et lumineuse. Dans Open your chest and place our tomorrows inside, les séquences s’enchainent de manière anaphorique et métaphorique au gré d’une création sonore hypnotique  qui ne s’absente jamais. Comme d’habitude, je n’ai rien lu avant d’assister au spectacle, mon bonheur l’abandon, donner une chance d’être saisie par la beauté avant de laisser le sens se déposer. C’est ainsi, c’est ma sauvagerie.

Le travail scénographique d’Emmanuel Eggermont  et de Paolo Morvan est une quête synesthète, Emmanuel Eggermont cherche la matière dans la danse, et le travail plastique est presque plus abondant que le travail du mouvement. Le geste vient s’incruster comme un bijou serti dans cet univers plaqué argent. Elden ring, pierre de forge, pierre sombre. Le titre injonctif ou incitatif ou programmatique « Open your chest and place our tomorrows inside” est une proposition qui décrit aussi le processus de création d’Eggermont. L’idée serait venue d’un graffiti : « La beauté sauvera le monde ».  « Inspiré par cette déclaration, Emmanuel Eggermont a invité des jeunes de 18 à 25 ans à lui confier les œuvres, souvenirs et références qui les portent. Poèmes, photographies, films marquants. » Ces références sont en ligne dans une capsule numérique.*

Ainsi l’aspect fragmentaire prend son origine dans la composition même. Est-ce qu’un collectif a été possible dans la poésie ambivalente de l’art d’Eggermont ? Je ne sais pas. Et peut-être que ce n’est pas plus mal. Si je suis juste, de collectif, je n’ai guère senti la puissance, les deux danseurs, même s’ils sont des métonymies d’un plus grand groupe que l’on peut deviner grâce à la participation fugace d’autres danseurs, les deux danseurs sont seuls, comme on l’est toujours dans sa propre conscience. La précision et le silence, la discrétion et l’effacement du danseur que l’on aperçoit avant de le voir dessinent une esthétique dont l’abstraction n’est pas cérébrale mais poétique. Le monde, le plateau se retrouvent parfois seuls, et le danseur vient occuper un tout petit espace circonscrit en zone de repli. Sauf lors de cette scène où plusieurs marchands de sables vêtus de noir recouvrent le sol d’un sable rose fuchsia. Ils dessinent des cercles, dessinent des trajectoires, qu’ils finissent par combler par de multiples passages, c’est sans doute la séquence la plus « sémantique » (avec une scène de parade à la fin du spectacle). C’est le mouvement collectif qui n’est pas celui de la horde mais de discrets sand human déterminés et coordonnés. La couleur figure-t-elle ce fameux optimisme collectif qui a l’air si désirable  dans le graffiti originel « La beauté sauvera le monde » ?

L’obscurité lumineuse et minimale : une écriture des possibles de la beauté

Le monochrome noir lumineux laisse donc la place à cette poudre rose fuschia qui recouvre le plateau et sert d’espace polymorphe. Là, le danseur déploie en algorithme précis une série de mouvements qui racontent un possible. La main et le pied se font écho dans un geste d’ouverture, puis les bras au-dessus de la tête comme fait l’enfant pour se protéger des coups. L’anaphore du motif m’émeut, la varietas, c’est-à-dire l’infime changement d’angle me bouleverse. C’est cet art là, minimal, primordial qui devient alors plus puissant qu’une horde. Ce que ce spectacle a/avait  à dire, je ne saurais l’inventer, mais ce que j’ai vu c’est une écriture des possibles dans une obscurité que l’on peut rendre lumineuse. Il ne s’agit pas de hurler à l’espoir mais de murmurer en silence l’existence d’une vitalité à venir. Une jeune femme se substitue parfois au danseur, à la fois double et promesse du premier danseur. Alors qu’il a retiré des films plastiques protecteurs, le danseur quitte son T-Shirt noir et, éclairé en contre-plongée, reflété par l’immense miroir, nous voyons une étrange créature hybride, divine et humaine qui exécute une transe « appliquée » d’une grande beauté. Ce qui fait collectif, je le comprends, c’est la possibilité de rejoindre cette beauté. C’est provisoire et cela ne sauvera rien. Ni personne. Mais c’est possible.

Ne pas danser contre soi

La beauté ne sauve jamais le monde, mais peut le sauver en soi, pendant une heure, le temps d’un spectacle, deux heures, le temps d’un film, cinq, six, dix heures, le temps de lire un livre.  La beauté sauvera le monde a donc dit le graffiti. C’est sans doute parce que c’est impossible qu’il faut l’affirmer. Durant cette heure, je reconnais l’honnêteté d’Emmanuel Eggermont, son entêtement à la justesse et à participer au présent. Surtout, je sais qu’on ne danse pas contre soi. Il faut peut-être voir dans le fait même de continuer à vivre, à tracer des chemins, à créer des œuvres, à les partager une forme de résistance désirable. Si la déambulation du danseur porteur de lumières/néons comme les héros de jeux-vidéos portent leurs armes m’a moins convaincue, le final en syncope claire/obscure aussi précis que les motifs du corps opère une prophétie lucide : si l’horizon se rétrécit c’est un effet d’optique qui n’est pas une fatalité.

Bien sûr, sans la lutte, la lutte frontale et explicite, toute poésie est de dentelle. Pour autant, je ne crois pas que l’optimisme d’Emmanuel Eggermont soit une naïveté, mais une affirmation, un désir de rendre son art performatif. Pour une raison simple, c’est la leçon de Pina Baush qui résonne toujours chez Emmanuel Eggermont. Quand Emmanuel danse, il fait ce qu’il doit faire.

dalie Farah

*Accéder à la capsule temporelle numérique à l’origine du projet : Project

Concept, chorégraphie et interprétation Emmanuel Eggermont
Collaboration artistique Jihyé Jung
Invitée chorégraphique Noémie Defossez
Musique originale Rouge Gazon x Leisurely T
Dispositif scénographique Paolo Morvan x Emmanuel Eggermont
Lumière Paolo Morvan
Production et diffusion Sylvia Courty, Boom’Structur
Administration de production Violaine Kalouaz, Filage
Production L’Anthracite
Coproductions CCN de Tours; Le Gymnase - CDCN Roubaix Hauts-de-France; La Comédie de Clermont-Ferrand Scène Nationale; CCN de Rillieux-la-Pape; Le Vivat d’Armentières, Les Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis; Maison de la danse, Lyon - Pôle européen de création, en soutien à la Biennale de la danse 2025; Pôle-Sud - CDCN de Strasbourg; Le Carreau du Temple
Accueil en résidence Boom’Structur; Antre-Peaux; Maison de la danse - Pôle européen de création avec l’aide de la Drac Hauts-de-France et la région Hauts-de-France. Dans le cadre de la Biennale de la danse de Lyon et de ses rebonds en région. En collaboration ave c Boom’Structur, CDCN

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