Bien vouloir patienter de Thomas Mairé, lecture vivement conseillée par Aristote et moi-même.

Bien vouloir patienter de Thomas Mairé, lecture vivement conseillée par Aristote et moi-même.

Si l’Etranger n’avait pas perdu sa mère et allait peut-être perdre son père, s’il n’était pas employé de bureau et s’il travaillait dans un centre d’appel, il ne s’appellerait pas Meursault mais Jonathan.

Bien vouloir patienter comme son nom l’indique demande au lecteur de la patience, aucune dramaturgie effrénée, aucune péripétie rocambolesque, il ne se passe que ce qui se passe et ça passe très bien.

L’incipit de Bien vouloir patienter, sonne comme un non-évenement et c’est le pari romanesque de ce roman de ne pas faire roman pour faire semblant de faire roman au sens où l’entendent parfois certains critiques et contemporains avec cette question : ça parle de quoi ?

  1. D’un homme qui n’aime pas le soleil et tue un Arabe.
  2. D’un homme qui travaille dans un centre d’appel à Tourcoing.

(b)

Thomas Mairé a travaillé dix ans dans ce secteur et son œil immersif fusionne le documentaire et le romanesque dans un équilibre parfait. Les deux derniers tiers se lisent comme un page turner.

Oui, je suis sérieuse : le récit des aventures d’employés d’un centre d’appel peut être palpitant. Des têtes tombent comme dans un thriller, des twists opèrent des jump scare comme dans un récit à suspense dirait Aristote s’il faisait du cinéma.

Le début est au sens littéral une peinture, portrait sociaux et paysage de l’entretien d’embauche collective dans une boite – littéral – où chacun se fait complice de codes et d’attitudes auxquels plus personne ne croit. Très vite, la voix de Jonathan imprime cette posture entre-deux, entre indifférence épuisée et empathie contrariée. C’est pas un méchant mais il n’a pas toujours les moyens de sa bonté, il le sait, le dit, parfois même un peu trop, se justifie, il est homme et blanc, dans le repère de ces salariés discount, il n’est pas le pire, le pire ce sont souvent les autres. La conscience de classe du personnage permet une acuité calme et nuancé de ce tableau social.

Au XIXIème siècle on se demandait bien en quoi et pourquoi les romanciers et les peintres pouvaient salir leur plume et pinceau à peindre des ouvriers. On se souvient de Paul de Saint Victor, essayiste et critique de droite, que tout le monde a oublié et de sa fine lecture des Glaneuses de Millet.

« Ses trois glaneuses ont des prétentions gigantesques : elles posent comme les trois Parques du paupérisme. Ce sont des épouvantails de haillons plantés dans un champ, et, comme les épouvantails, elles n'ont pas de visage : une coiffe de bure leur en tient lieu. M. Millet paraît croire que l'indigence de l'exécution convient aux peintures de la pauvreté : sa laideur est sans accent, sa grossièreté sans relief. Une teinte de cendre enveloppe les figures et le paysage ; le ciel est du même ton que le jupon des glaneuses ; il a l'aspect d'une grande loque tendue. Ces pauvresses ne me touchent pas ; elles ont trop d'orgueil, elles trahissent trop visiblement la prétention de descendre des sibylles de Michel-Ange et de porter plus superbement leurs guenilles que les moissonneuses du Poussin ne portent leurs draperies. Sous prétexte qu'elles sont des symboles, elles se dispensent de couleur et de modelé. Ce n'est pas ainsi que je comprends les représentations de la misère, « chose sacrée », dit le poète latin, — sacrée et naïve. L'art doit la peindre sans emphase, avec émotion et simplicité. Il me déplaît de voir Ruth et Noemi arpenter, comme les planches d'un théâtre, le champ de Booz. »

Jean-François Millet – Gleaners – Google Art Project 2

Regardez les. Elles ne savent pas garder leur place ces glaneuses, saleté de pauvres mal peintes. Un pauvre n’a pas droit à la grandeur tranquille ni à la beauté naturelle. Au XXIème, Thomas Mairé va peindre en naturaliste appliqué l’aventure sociale d’un centre d’appel qui va s’ouvrir chez Webophonia. Et c’est beau. Tout commence par une couleur :

« D'emblée le bleu pastel, tiède, m'enveloppe de son évidence lorsque je pénètre pour la première fois dans le centre d'appels. A priori il existe un consensus informel sur les vertus apaisantes de cette couleur ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'un bleu palliatif m'environne dans ce genre d'endroit, où un rose pâle ou un orange clair. »

Les touches impressionnistes ce sont les créatures sociales qui vont croiser la vie et partager le temps de travail et de formation du personnage central. Dans cette cour des miracles du  bas de gamme salarial, les gens font ce qu’ils peuvent, tous. Avec ce qu’ils sont, ce qu’ils ont vécu, avec leurs obéissances, leurs conditionnements, la nécessité de leur sadisme ou de leur masochisme. On s’attache à Dounia, dont la petite voix timide émeut le narrateur, on s’attache à Mehdi, un battant de la première heure qui cumule les boulots avec une nonchalance de qui a compris les règles d’un jeu où il ne pouvait pas gagner mais juste s’en sortir. Pour éviter de manger des cailloux. On s’attache aux managers des plus détestables au plus compatissants, la peinture est juste, elle peint, c’est là un des moindre art de Thomas Mairé qui est en plus un excellent dialoguiste.

La parole directe, les échanges contrariés, la mise en scène des scripts des centre d’appels nous permettent une expérience littéraire surprenante et précieuse : s’attacher à une histoire de gens sans histoire en live, comme aurait dit Aristote s’il parlait anglais.

Juste des gens.

Des gens qui se trouvent partager un espace social, celui du travail.

Ma surprise – et donc mon bonheur – littéraire est cette possibilité de lire un processus à la fois collectif et individuel à un rythme qui ne force pas le temps ni le réel. Dans Bien vouloir patienter, la description est une action, contempler le monde et l’écrire est une action, actio dirait mon ami Aristote s’il lisait le latin.

Les gens sont des paysages.

Et pour cela il faut admirer la force narrative de Thomas Mairé et le remercier de m’avoir fait vivre une lecture stylée, comme dirait Aristote s’il était moins vieux. Il ne s’agit pas d’un livre-procédé dont je ne suis jamais bien friande, mon cerveau préférant toujours le juste au virtuose, le plein au creux.

A ce talent, Thomas Mairé possède le sens absolu de la parole rapportée. C’est une de mes grandes faiblesses et je me suis d’autant plus régalée à lire des dialogues bien troussés MAIS qui sonnent justes et pas ces machins écrits en punchline improbable, comme dirait Aristote s’il avait la télé. L’art du dialogue dans le processus d’embauche, les relations entre salariés, dans la hiérarchie. En creux, la critique de ce monde, n’est pas un vitriol crétin qui ne dit que son ressentiment, mais une triste et drôle et juste reconnaissance des faits. Parce que l’écriture ne cesse jamais de sourire.

Pourtant, à la fin du livre, j’étais triste, triste bien sûr d’envisager l’exploitation de mes semblables par mes semblables, mais surtout de quitter ces humains auxquels je m’étais attaché. De ne plus avoir de leur nouvelles.

Parce que je m’inquiète. Aujourd’hui, l’I.A. est capable de les remplacer et de nous téléphoner à leur place, de les priver de cette possibilité de nous agacer par un démarchage inopportun. Comment va faire Dounia ? Je ne sais pas. Où ils vont travailler tous ? Je ne sais pas. Que vont-ils devenir dans ces quartiers que le capitalisme a saigné à blanc ? Je ne sais pas. Bien vouloir patienter risque d’être, en plus d’un excellent livre, un lieu de mémoire, une de ces peintures que l’on trouve dans les musées sur des métiers oubliés.

Gustave Caillebotte Raboteurs de parquet 1875 © GrandPalaisRmn (musée d’Orsay) / Franck Raux

C’est le second livre que je lis des éditions Cause Perdue, et l’évidence est là : je vais tous les lire. Jamais je ne serai déçue, il y a toujours de la littérature dans une Cause Perdue et chaque livre se propose de me la faire vivre. La littérature ce ne sont pas des thèmes, mais des œuvres, des ouvrages de belle facture, comme le précise à l’instant mon ami Aristote. Je suis d’accord avec lui.

dalie Farah

Pour profiter d’une lecture stylistique du livre et en savoir plus. Ou à écouter après pour vivre encore votre plaisir de lecture : La gêne perdue.

Le pitch de la Maison d’édition Cause perdue nous dit ceci :

Jonathan parvient à décrocher une formation pour un poste dans un centre d’appel. Entre le Nouveau Tourcoing délabré et un stage express à Amiens, on entre avec lui dans l’open space de Webophonia, ce « projet innovant » qui nous invite à « Viser le WAOUH ». On y croisera des managers médiocres, deux Roms amateurs de pétanque et une petite bande de potentiels salariés loin d’être dupes de l’« aventure ». Ces figures des jeunesses populaires déclassées nous racontent un prolétariat moderne et les nouvelles formes d’exploitation d’un monde professionnel qu’il ne faudrait jamais cesser de documenter.
Négligeant les signes discrets d’une crise sanitaire qui plongera son activité dans l’absurdité et l’enfer des commandes en ligne, le narrateur s’emploie à rester dans la course pour décrocher un poste de télévendeur en prêt immobilier. Avec l’humour comme ultime défense et hygiène élémentaire, il évolue entre affinités et crispations au milieu de ses collègues de galère, sans complaisance avec ses propres biais et travers.
Le récit, charpenté par les dialogues, capte aussi bien les bribes d’univers individuels de ces nouveaux prolétaires, que les mécanismes de la concurrence entre sous-traitants et donneurs d’ordre de ce secteur en bout de la chaîne de valeur. De la saisie concrète de l’aliénation des corps à celle de la mécanique implacable des prêts bancaires ou de l’externalisation en zone franche, le centre d’appel devient ce microcosme où la lutte des classes se décline à toutes les échelles et dans sa plus simple crudité.

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