Adélaïde est une comédienne ardente, une écrivaine qui œuvre à l’égalité et à la justice sous toutes ses formes. Adélaïde est une écrivaine aimée et amie, avec laquelle je compagnonne depuis quelques années. Elle publie un premier roman aux éditions le soir venu : Puisque l’eau monte.

L’eau qui monte
C’est un destin de femme, Sybille, un destin de femme qui rejoint celui des femmes de sa famille. Le déclencheur : un avortement, un avortement dont elle garde le secret. Dans ce roman, on plonge – et c’est parfois littéral- dans l’histoire d’une femme qui ne sait pas grand-chose d’elle-même quand cet avortement – qu’elle a décidé en secret – devient le centre de sa vie. L’eau monte comme une menace, l’eau est partout, dès les premières pages, éprouvantes et haletantes :
« Du bout du pied, j’écarte l’amas sombre et gélatineux et le pousse dans un coin de la douche. Je tiens le pommeau des deux mains, comme on tient devant soi un bâton pour se protéger d’une attaque, l’eau chaude ruisselle sur mon corps immobile. Un petit tas de caillots noirs vient de me dévaler du sexe, et le sang continue de fuir le long des cuisses, des mollets, il coule en de jolies rigoles semblables aux entrelacs de vaisseaux qu’on voit dans les manuels d’anatomie, mais là c’est au dehors de moi qu’il chemine, s’éclaircissant à mesure que l’eau s’y mêle pour disparaître tout à fait, évacué, hors d’usage. Je me suis écorchée vive. Ce qui palpite à l’obscurité de mes entrailles, au-dedans des viscères, l’épaisseur mystérieuse de ma vie, s’expose, vulnérable, et bientôt l’amas va glisser dans des tuyaux sombres et nauséabonds, tomber sans fin, dégringoler mille étages, se noyer dans les eaux maculées d’urines et de selles, l’amas sera dissous, broyé, filtré et ses derniers résidus, brûlés. »
Ce début de roman saisit par son rythme et la crudité de la description. Ce parti pris littéraire fait la force du texte d’Alédaïde Bon, il s’agit d’écrire ce qui est, de le décrire dans l’expérience corporelle féminine. Le corps n’est pas une abstraction, et Sybille l’éprouve dans la douleur et la sidération de ce qui lui arrive, l’écrivaine ne détourne pas le regard de la souffrance de son personnage, elle ne fera pas l’ellipse qui veut qu’une femme souffre en silence.
Une femme (presque) ordinaire
Sybille est pourtant une femme qui a l’apparence de la légèreté et de la perfection, beauté diaphane et sans salissure, elle est une Working girl, possède un poste et un salaire très honorables, elle représente l’idéale de la réussite au féminin. Elle est en couple avec un homme qui l’aime, ils ne manquent de rien, font des projets. C’est bien une femme ordinaire et sans histoire qui est au centre de ce roman, Adélaïde Bon ne cherche pas à héroïser une femme en carton mais à raconter une femme de chair. Sybille s’applique à une vie construite, méthodique, quand un événement vient courber sa vie, un soir aux Saintes-Marie de la mer, une soirée heureuse, en couple, une soirée arrosée, avec son époux aimé.
A partir de la scène initiale de la douche, la soirée est loin et Sybille n’est plus la même, elle ne peut cacher ses masques sociaux et le roman court, marche, se précipite à comprendre qui est la Sybille véritable, d’où vient-elle, qui est-elle ? Qu’est-ce qui s’est passé aux Saintes-Marie de la mer ? Pourquoi cet avortement ? Pourquoi ce secret ?
Le roman va suivre cette énigme née de son ventre et le lecteur comprend que le ventre des femmes portent souvent des secrets. Alors, Sybille, dans une frénésie vitale, enquête sur sa mère et sa grand-mère ; de mère en fille, l’arbre généalogique offre des héritages impossibles, elle veut savoir.
Cette enquête emmène Sybille à réévaluer sa vie, comme une bête traquée poursuivie par elle-même. Elle explore son passé récent, son passé plus lointain et arpente Paris pour réunir dans son esprit les souvenirs puzzle d’une enfance et une adolescence mystérieuse.

Les femmes qui fuient, les femmes qui marchent
Le début du livre prend notre souffle pour en faire du style, Sybille sort la nuit, dans la rue, ce n’est ni un temps, ni un lieu pour les femmes, sa grand-mère déjà était sortie de nuit, près des marais, ni le temps, ni le lieu pour les femmes… Dans cette course vers la vérité, Sybille constate et se donne du courage, on la suit dans ses doutes et ses hontes grâce à l’écriture d’Adélaïde Bon qui mime les hésitations, les tâtonnements et l’impulsivité d’un personnage aux prises avec des questionnements intimes dont l’issue se dessine à la fin du roman. Mes mots sont précautionneux, je ne dévoile pas l’intrigue et laisse le lecteur découvrir le livre qu’il lira d’une traite. Adélaïde Bon par l’art d’une composition originale suit le cheminement du sang, celui des menstrues, celui des liens, celui du corps blessé, celui des sorcières sacrifiées.
On trouvera aussi dans le roman, des échos de Georges Sand, les petites fadettes se perdent et se retrouvent dans les eaux du marais poitevins, puisque l’eau monte, tout au long du roman, l’eau monte et manque d’engloutir les êtres, juste des femmes qui vivent, naissent, enfantent et meurent depuis le poids de tradition, de rites, de coutumes et d’injonctions qui demandent une chose et son contraire.
Adélaïde tisse un récit où être mère, fille ne va jamais de soi, même si l’amour ne manque pas.
Bien sûr, le texte traverse des questions féministes contemporaines et anciennes, des figures à la fois mythologiques et historiques apparaissent en filigrane, mais ce qui touche et emporte c’est l’histoire d’une femme qui fait comme elle peut pour continuer à vivre, comme elle peut pour absorber et transformer le mal subi en vitalité.
dalie Farah
Extrait :
« Fendre la ville d’un pas rapide, ne pas hésiter, me faufiler de rue en rue, éviter les silhouettes silencieuses qui hantent les abords de l’Arsenal, passer au large des vociférations et des types chancelants de la place de la Bastille, chercher où creuser sans être dérangée. J’avance le long des façades, sur Beaumarchais, quelques lumières aux fenêtres me veillent, ou peut-être me surveillent, les immeubles bleu pâle se suivent et se ressemblent, les fenêtres s’alignent les unes aux autres, elles tracent des lignes continues et ordonnées, elles pointent vers une direction qu’il me suffit de suivre. Je traverse République, mes mains sont moites, mon front humide, moi qui suis si frileuse d’habitude, Magenta, j’étouffe, ouvrir grand mon manteau, ses longs pans se soulèvent à chacun de mes pas, deux ailes sombres aux plumes couleur de jais, je suis le corbeau, le fossoyeur, j’ai avalé l’astre solaire et ses nuées ardentes me dévorent le bassin, puisse l’aurore chatouiller ma gorge avec ses doigts de rose, que je le recrache par le bec, que le jour se lève et que la vie reprenne, trop de voitures sur ces grands axes, bifurquer à gauche, par la Fidélité. »
Adélaïde est connue pour avoir été La petite fille sur la banquise, roman publié chez Grasset en 2018, ce texte retraçait le viol qu’elle avait subi enfant. Le violeur en série avait été condamné à 18 ans de prison ferme.Adélaïde est l'une des autrices du livre collectif. Sous nos regards, récits de la violence pornographique.

