Désertion de François Bégaudeau, quand l’amour est dans le détail, pas le diable.
Le précédent roman de François Bégaudeau L’amour racontait la vie ordinaire d’un couple qui advient, qui vieillit et qui part. Le court roman a eu un succès remarqué, d’autant plus remarqué que la critique pouvait accueillir l’opus sans crispation politique et sociale.

Et pourtant. L’amour n’est pas moins politique et/ou social que tous les autres livres de François Bégaudeau parce que ce n’est pas possible autrement.
Donc, le nouveau roman, Désertion, est aussi et comme toujours un roman d’amour. Sur trente ans.
L’amour du réel
Il faut l’aimer le réel pour le raconter, mais l’aimer vraiment, le laisser venir, ne pas le juger, lui laisser ses laideurs et ses beautés et surtout amour suprême, ne pas l’interpréter avant qu’il ne soit là, l’attendre avec toute la tendresse du monde qu’il soit là avant de le penser.
Ressentir cet amour-là n’est pas donné à tout le monde, c’est vrai, il est donné à François Bégaudeau.
Désertion nous présente deux frères, Steve et Mickaël, ils vivent dans une ville côtière, leur mère Céline est infirmière en soins palliatifs, leur père, chauffeur-livreur. Ils sont divorcés, Pierrick est passionné de musique country, porte un Stetson et joue dans un groupe. La rupture a laissé des traces, mais les parents sont là, comme ils peuvent, ni anges, ni démons, juste là. L’aîné, Steve aime la musique lui aussi, mais plutôt la Star Ac’, et en particulier Grégory Lemarchal. La beauté de son chant et son martyr le touchent, Grégory qui souffre, qui chante puis meurt devient une figure héroïque de l’innocence condamnée. Steve a le cœur doux et aimant, sensible à l’injustice. Mickaël, le cadet, préfère les jeux-vidéos, les conflits, le rire, la blague. Ce sont deux frères ordinaires, ni un Abel, ni un Caïn, peut-être un Pierre ou un Jean, à peine un peu Karamazov.
Dans une ville ordinaire, avec des vies ordinaires. Ils ont la vie de leur temps, de leur milieu, ceux qui auraient voulu jouer au golf ou aller en vacances en Italie seront déçus. Ils ne sont pas italiens ni golfeurs. Pas jumeaux, ni gémeaux, proches mais différents. Steve, l’ainé est souvent à la traine derrière le cadet plus sociable et assuré et s’il ne veut pas lui ressembler, il l’imite quand même, il marche derrière son sillon comme on le fait dans la neige ou la forêt, on suit le sentier tracé à défaut de forces de tracer le sien. C’est simple, beau, poignant.

L’écriture documentée s’installe depuis le contexte médiatique dans une phrase qui synthétise deux moments une période, une époque, une année. Voici la première phrase du roman :
« Quarante jours après le 11 septembre 2001 survient la Star Academy. »
La phrase surprend, on réprime un sourire et on soupire : c’est vrai. Le réel c’est ça, le monde ne s’est pas arrêté après le 11 septembre, et TF1 a maintenu son programme. C’est la vie. On peut vivre une tragédie un matin, et le soir manger une pizza. Pas de lien entre ce qui advient, juste la phrase qui juxtapose. En stylistique on pourrait appeler cela une anacoluthe sémantique, une continuité d’événements apparemment en rupture. « Quarante jours après le 11 septembre 2001 survient la Star Academy. »
Cette phrase est une porte, ou mieux un œil de bœuf, ou mieux une fenêtre œil de bœuf sur la vie de Steve. En quelques paragraphes, l’auteur documente la saison II puis III, puis IV de la Star’Ac, celle où les audiences étaient particulièrement hautes, aimantée notamment par la personnalité de Grégory Lemarchal. De là, à la manière de l’ouverture du Père Goriot (description d’une pension tenue par Mme Vauquer qui loue des chambres à des Parisiens modestes), le roman de François Bégaudeau s’ouvre sur une situation banale, deux frères se disputent la télécommande car Mickaël préfère regarder le foot. Nous sommes arrivés au temps du roman.
Les territoires du roman : du collège à Daesh
Pour Steve et Michaël, l’école c’est pas ça. Le premier harcelé, le second ennuyé, le premier harcelé et ennuyé, le second ennuyé, le premier dyslexique, harcelé et ennuyé. Ce n’est pas que Steve et Mickaël n’aiment pas l’école, ils y vont, c’est l’école qui ne les aime pas. Comment aimer celui qui malgré les centaines de leçons d’orthographe continue de faire des fautes ? Comment aimer celui qui malgré les centaines de chaises prévues de 8 h à 17 h pendant huit ans déteste s’assoir ? ça ne prend pas. Comme un béton mal dosé. Ils ne sont pas plus bêtes qu’un autre, pas plus bête que l’école qui ne verra jamais la passion de Mickaël pour l’histoire, qui ne verra jamais à quel point Steve est appliqué à ce qu’il fait quand la tâche est claire, courageux à aider, à mémoriser ce qui lui plaît et le touche, il sait tout de la mucoviscidose.
Céline et Pierrick les parents leur expliquent mais leur amour gauche ne suffit pas, l’enfant échappe au parents, l’adolescent encore plus et souvent sauver son prochain est un peu perdu d’avance, ce qui n’empêche pas d’essayer, on se sait jamais… L’important c’est de trouver un travail et un appart et se marier et avoir des enfants, ils ne sont pas obligés, mais c’est ce qui se fait. Ça ne prend pas.
C’est Steve qui le premier envisage en son for intérieur de plastiquer le collège où il n’arrive plus à vivre, c’est Mickaël qui en second évoque une vidéo de décapitation.
Et les événements sont ce qu’ils sont, non-réussite scolaire, éviction du collège, MFR, premier joint, et les autres qui suivent et l’argent qui ne tombe pas du ciel et le ciel qui les laisse tomber ou bien au contraire quand ils commettent un vol à l’arraché. Tribunal. A son retour du centre fermé, Michaël veut l’armée et veut le militaire, veut le cadre et l’action.
L’ironie du sort est toujours celui du capital.
L’armée ne voudra pas de Mickaël. C’est comme ça aussi que les deux frères se retrouvent en Syrie. D’abord Mickaël part sans rien dire à personne. Il part comme l’ont fait beaucoup de jeunes gens des années post-attentats pour lutter contre Daesh au côté du YPG, ce sont les Unités de protection du peuple (en kurde : Yekîneyên Parastina Gel qui forment la branche armée du Parti de l’union démocratique (PYD) kurde en Syrie. Nous les connaissons via les combattantes qui sont craintes des djihadistes fanatiques terrifiés d’être tués par une femme. Les Unités de protection du peuple (YPG) constituent le premier allié sur le terrain de la coalition occidentale contre le groupe Etat islamique (EI) en Syrie.


Ainsi, Steve et Mickaël partent se battre pour la France, le premier pour sauver des innocents, le second pour l’action et la proximité avec la mort, le premier pour sauver des innocents et la proximité avec la mort, le second pour la camaraderie et la loyauté et la clarté des objectifs et la proximité avec la mort et l’action, le premier pour l’innocence possible de la mort. On ne sait pas. Le naturaliste 26.01 de Désertion n’a pas de thèse à démontrer, il raconte une réalité documentée, la preuve en est que l’on peut lire vingt fois le livre et ne pas réussir à tirer une thèse sauf à être de mauvaise foi, ce qui est toujours permis et possible. D’ailleurs, j’ai des idées.
Thèse 1- Ecouter Grégory Lemarchal permet de gagner un voyage en Syrie.
Thèse 2 – Les prolos sont pas beaux, ils peuvent aller à la guerre.
Thèse 3- Le chômage c’est mal, le travail c’est bien, sauf si on habite le nord de la France.
Thèse 4- Le féminisme c’est bien mais pas en Syrie.
(Pardon) Au passage, je vous conseille l’écoute et la lecture d’article et émission sur ces unités et sur ces jeunes gens qui a contrario de Steve cherchent la guerre sans se soucier du camp pour opérer une élévation de classe sociale que la vie ne semble pas leur avoir fourni : « On veut pas être un loser en France, on veut pas être un rien du tout en France. Il y a toujours des gens qui voudront bâtir des royaumes et il y a un côté magnifique à faire quelque chose d’un peu fou pour bâtir quelque chose. D. Vallat » *
Dans Désertion, il est question de la guerre, de pourquoi on la fait de pourquoi elle arrive mais il ne s’agit pas de généraliser ou penser la guerre depuis un micro éditorialiste mais depuis des corps qui la vivent et la désirent, de créatures qui s’enrôlent pour se battre avec des armes. Pas de théorie, des dialogues et des actes et surtout aucune homogénéité de pensée.
Pour ceux qui ne l’auraient pas compris : au XXIème siècle, une guerre est toujours mondiale, et Désertion le documente par la lorgnette de ces vies minuscules.
Désertion, l’amour du roman sans les frous-frous du romanesque
Mickaël s’engage, le mot n’est pas juste, il ne s’engage pas, d’ailleurs jamais ce mot ne vient dans la bouche de qui que ce soit, Mickaël ne s’engage pas, il part. Comment est-ce possible ? Par la main du romancier et parce que oui, c’est possible. Le réel et le roman peuvent ça. Le romanesque c’est l’expérience de lecture du roman pas des motifs ni des thèmes encore moins une narration justifiant un clan ou un autre. Le départ de Mickaël est un glissement, pas un dérapage, mais un glissement logique depuis une chimie psychologique, physique déterminée et mystérieuse. Ce qui est passionnant dans le roman naturaliste 26.01, c’est que les personnages eux-mêmes ne savent pas bien pourquoi ils agissent et qui le sait ? Le romancier ? Pas vraiment non plus.
Je suis bien placée pour croire à ce déroulé, croire à cette idée simple : nous sommes souvent obscurs à nous-même : nous ne savons pas vraiment pourquoi nous tombons amoureux d’un tel, pourquoi nous préférons le volley-ball au foot, pourquoi on ne porte jamais de jaune et pourquoi on adore les épinards. On a des pistes : fille des années 80, on ne faisait pas de foot et le club de volley-ball du collège était sympa et le jaune, ben c’est moche et les épinards ben c’est bon. Voilà.
Déjà, avant la Syrie, les harceleurs ? Ceux qui vont tordre la vie de Steve. Lui faire fuir la cantine, craindre l’école et sécher les repas. Pourquoi ? On se sait pas. Une rumeur d’homosexualité lancée par jeu, une homophobie de circonstance pour mimer une virilité portée par un patriarcat puissant ? Le romancier évoque ces pistes mais ne se contentent pas d’elles, le déterminisme ce n’est pas – comme le veut la lecture superficielle des éditorialistes- une ligne droite d’un point A à un B, le déterminisme c’est un faisceau de possibles restreints, faisceau patiné du mystère des chimies individuelles.
« Peut-être que c'est sans cause. Qu’eux-mêmes ne savent pas ce qu'ils font. C'est sans cause mais pas dénués d'effets et Steve pressent qu'un effet va en entraîner un autre »
Steve subira en silence, sans n’en rien dire à personne.
Il faut casser le processus d'entrée de jeu ne pas laisser se répandre une réputation de paillasson qui attirera d'autres pieds. C'est pourquoi Steve s'applique moins à contester son éviction qu'a la dissimuler. Il n'en parle à personne et encore moins aux adultes en charge. Il n'ira pas chialer dans le bureau de la CPE comme font les faibles bêtement pressés d'informer tout le collège qu'ils le sont. Lui n'est pas en mode victime. Lui ira chialer ou personne ne le voit.
C’est ainsi. La justesse veut qu’on ne sache pas. Le mensonge veut que l’on puisse tout expliquer. Justifier. Pour preuve, voilà ce qu’écrivait l’arrière-arrière grand-père de François Bégaudeau, Emile Z. « Les romanciers naturalistes observent et expérimentent, […] toute leur besogne naît du doute où ils se placent en face des vérités mal connues, des phénomènes inexpliqués, jusqu’à ce qu’une idée expérimentale éveille brusquement un jour leur génie et les pousse à instituer une expérience, pour analyser les faits et s’en rendre les maîtres. » Le Roman expérimental, paru en 1880. Emile croyait dominer le réel, son arrière-arrière petits fils François sait qu’il ne le peut pas.
Pourquoi la Syrie précisément ? Parce que faisceau et mystère, parce qu’opportunité, actualité, enchaînement, hasard, putain de merde c’est quoi cette plaque de verglas. Parce que cela est là, a lieu.
Qui en 2026 a écrit sur le mysticisme prolétaire ? Qui en 2026 a écrit sur ces forces mystérieuses qui transforment la mort en martyr et le martyr en adoration ? Le mauvais bougre écrivain ne facilite pas la tâche du lecteur habitué à chercher des manuels de vie pratique et de développement personnel dans le roman. Le vendéen écrivain maîtrise l’art du masque et ce statut d’enquêteur est ardu à deviner : le personnage s’appelle François, il est enquêteur.
L’enquête, c’est l’art d’aimer le roman et les gens. Ressentir cet amour-là n’est pas donné à tout le monde, c’est vrai, il est donné à François Bégaudeau.
Aimer les gens et le roman c’est écrire la justesse d’une vie sans chercher à la déployer comme une voile au milieu de l’océan. Aimer les gens et le roman, c’est écrire sans commentaires permanents pour donner des leçons de morale et de vie au lecteur. Le romancier naturaliste 26.01 est notre œil de bœuf, notre œil d’âne, notre œil d’amour qui écrit des livres..
Alors si Mickaël et Steve se retrouvent tous les deux en Syrie, vous ne lirez pas de combats avec voiles au milieu de l’océan, parce que Raqqa va tomber, parce que ce n’est pas le sujet, parce qu’un roman n’est pas un article de blog et ne désire pas avoir un sujet, ni un débordement forcément lyrique. L’émotion véritable n’a jamais besoin du pathos. Désertion raconte l’histoire de deux frères portés l’un vers l’autre, l’un contre l’autre et errant dans leur vie avant de trouver dans l’académie des armes une académie qui leur convient.
Et c’est poignant.
Poignant Steve toujours désireux de bien faire, anxieux, toujours soucieux du juste et machinalement harcelé par ses camarades. Poignant Mickaël, féru de batailles historiques et toujours en appétit d’affrontements, de vitalité, d’intensité pour éprouver ses contours. Poignante la mère compréhensive au-delà de la compréhension, poignante la mère œuvrant aux soins palliatifs et comprenant de la mort ce que ses fils cherchent à comprendre. Poignant le père gauche et toujours présent, généreux de ses imitations et plaisanteries toujours à plat. Poignant les copains, poignante la copine tentant de surmonter un abus de l’adolescence par un savoir « clé en main » fourni par les réseaux sociaux, poignante la ville côtière où le boulot est un petit boulot et l’horizon celui de l’océan. Poignants les gens. Poignante la vie qui se refuse mais qui est toujours là

Contre toutes les guerres du monde, faisons la guerre ou désertons.
Dans Désertion, la présence du romancier existe, comme son arrière-arrière-arrière-petite sœur Gustave F., Bégaudeau s’attarde près de ses personnages, il est là, se manifeste, un peu sur le côté, un peu gentiment, un peu brusquement, un peu comme il peut aussi, parce que la cruauté est là, les corps qui meurent, meurent vraiment. L’empathie véritable est sans pathos, sinon elle est condescendance, alors le romancier se manifeste explicitement, pour nous dire : c’est vrai et c’est un livre.
Le romancier aime tous les territoires du roman, peau à peau avec ses personnages, il les écrit. Désertion, raconte plusieurs guerres auxquelles participent sans l’avoir choisi les deux frères. La famille. L’école. Le collège. Le travail. L’enrôlement dans les institutions nécessite le combat permanent et la manière dont Steve et Michaël tentent d’échapper à l’exclusion sociale est la matrice du roman. La famille, l’école, le collège, le travail leur font la guerre. Une guerre non spectaculaire mais une guerre quand même. A défaut de gagner ces combats selon les critères et les codes auxquels la vie les empêche de correspondre, ils désertent, chacun leur tour et de la même manière et différemment. Démission, disparition, abandon, désertion. Pour cela le romancier ne peut rien et c’est sans doute le sens politique de l’écriture naturaliste 26.01. Le romancier naturaliste sur la crête du réel titube entre ce qu’il a compris et ce qui lui échappe, de cette ivresse il puise le récit et on lui pardonne quand il trébuche d’un côté ou de l’autre, s’il tente la démonstration pour ne pas tomber, on lui pardonne, on ne fera pas mieux, le réel échappe à tous.
Nature humaine, toi qui n’existes pas, de quoi donc es-tu faite ?
Temps du roman et temps du récit – comme dans L’amour – filent et filent d’un fil tissé et suspendu par le romancier. Ainsi, dans le récit minutieux de ces vies, certaines séquences sont déployées, temps du récit et temps des personnages correspondent, puis tout s’enchaîne d’ellipse en ellipse et l’art de narrer d’un clignement de paupière nous déplace d’un lieu à l’autre et d’un temps à l’autre. Le naturalisme 26.01 n’empêche pas l’invention formelle mais elle sera fine et sensible, l’art du discours indirect libre, les jeux de points de vue et focalisation en fondu-enchainé, le choix des scènes décrites, la galerie de portraits tirés du réel et du sommeil par la littérature, drôlerie du tragique et vice, versa… les détails et la vérité vécue demandent un talent qui n’est pas celui d’un virtuose qui veut que sa virtuosité fashion and new saute aux yeux comme le spot dans ma gueule chez le dentiste.
D’ailleurs, au cœur du roman et de la guerre, un art poétique. Kévin, compagnon de Steve à YPG a un carnet de notes où il note des trucs, s’exerce à une poésie du vivant et initie Steve enclin a écouter cette leçon stylistique que nous recevons avec lui.
« Pour exemple Kevin lui demande de nommer un détail du paysage. Steve amusé dit les nuages. -Tu veux dire le nuage je crois. Oui dans tout ce ciel blanc immense flotte un seul nuage c'est une dinguerie. Et il fait quoi ce nuage ? il fait quoi ? Il fait quoi au sol ? Il fait une ombre. Alors tu peux écrire : un nuage fait de l'ombre à la colline. Ou plutôt : fait une ombre. Fait de l'ombre c’est poseur. Fait une ombre oui. Un nuage fait une ombre sur la colline. Tu peux encore simplifier. On peut toujours simplifier. Sur la colline l'ombre d'un nuage. Sur la colline un nuage d'ombre ? Trop écrit trop maniéré. Pourtant un nuage d'ombre Steve aime bien. Emballé il cherche un autre détail à quoi s'accrocher.
Et voilà, Steve qui crée lui aussi de la poésie sous le ciel de Syrie.
La différence entre le déterminisme et le destin ? Un coup de vent.
Ma critique est longue, je tente de finir en beauté, comme le roman commence et finit toujours. Je voudrais rappeler le texte d’un Henri Barbusse, Le Feu. Comme son nom ne l’indique pas, il y est peu question de bataille, pourtant bataille il y a, on est en 14-18 dans les tranchées. De quoi est faite la guerre ? D’attente. D’attente et de faim, de sommeil mal fichu, d’armes à nettoyer et de bestioles à chasser. La guerre, et c’est ce qui déçoit Steve et Michaël est très peu le combat.

L’un de mes passages préférés du Feu, s’intitule « Le Barda ». C’est la description du paquetage d’un poilu. Les petits bouts de choses que le poilu garde sur lui, les petits bouts de machin que le poilu fabrique, ses trésors et ses nécessités m’ont arraché un chagrin profond, celui de l’injustice de la vie donnée à ces jeunes gens. J’ai ressenti la même chose pour les vies racontées dans Désertion. Le front, c’est souvent l’inaction, ce sont des hommes qui parlent, comme Shéhérazade, ils content et content espérant à chaque jour qu’ils seront épargnés ou au contraire deviendront des martyrs.
Rien de cynique ou de sombre dans le récit de ces vies, pas de sensationnel même dans l’exceptionnel, juste la vie qui n’est pas un slogan porté sur un drapeau, ni un discours de tribune, mais une matière vivante où l’être humain minuscule s’agite, est agité et « s’efforce de s’efforcer » comme Steve et Mickaël à jouer au plus juste d’eux-mêmes, comme ils peuvent.
dalie Farah
*Pour en savoir plus sur la réalité évoquée par le roman (pour ceux que cela intéresse)
Qui sont les forces kurdes de Syrie, bombardées par la Turquie ?
En Syrie, la guerre d’André, Français engagé volontaire contre Daech – Le Parisien
Florilège de passages évoqués dans mon analyse
Le goût de Mickaël pour les batailles.
D'où Michael s'intéresse à ça s'interroge à par soi Céline en rempotant une plante ou redressant un mourant sur son oreiller. Peut-être la halte au cimetière militaire américain a dimanche au retour de chez mamie ; toutes ces croix. Peut-être les 13 ans dans la Marine du grand-père paternel finalement abattu par la cirrhose plutôt que par la flotte ennemie. Peut-être la BD sur l'opération barbarossa offerte par tonton Gilles pour sa première communion mais c'est Michael lui-même qui l'avait commandé et d'où il s'intéresse à ça ?p15
Au collège. Steve est parti au pays inexistant dans ces rêveries depuis la carte. P 25. (…) On le rend transparent jusqu'à lui faire douter de son existence. P29
Steve Plaquiste-
Les semaines suivantes confirme que la pose d'une cloison vous vide la tête et donc la remplit de tout un bazar de pensée songerie conjectures réminiscence cependant que les mains autonomes soulèvent, portent, frottent, collent, percent, polissent, plaquent et les ampoules aux doigts sont signes que le métier rentre. Bonne recrue ce Steve. Méritant et digne de confiance. Son patron peut le laisser seul avec une chambre d'étage à isoler, il est sûr que le boulot sera fait. P 49
Tony le dealeur.
C'est à dire que pour Tony la dette n'est pas un souci au contraire pour le crédit c'est la condition du commerce sans dette virgule pas de commerce qu'on se le dise. S'il fallait attendre que les gens aient du fric pour leur en prendre on attendrait longtemps, autant mendier tout de suite un job à l'état. Et puis la dette ça fidélise. Le client croit que tu lui fais une fleur en faisant crédit, en vérité c'est comme ça que tu le tiens, un endetté, c'est tout poli, tout mignon, ça s'excuse de te demander pardon, ça dit merci quand tu lui dis Bonjour. Sauf bien sûr si t'es un enculé de sa mère capable de te faire assassiner par un tchétchène pour pas régler sa note mais vous êtes pas comme ça hein les twins ? L’honnêteté est marquée sur votre gueule, vous y pouvez rien. On est comme on est, même pour 50 000 boules vous refuserez de faire un coup de pute vous diriez non merci monsieur c'est gentil mais ça va pas être possible, c'est pas vrai ce que je dis ? p 52
Au tribunal pour enfants.
La main s'avère se pose sur son genou qui tressaute continument. Tic nerveux presque aussi ancien que sa présence sur terre. Son pouls plus rapide que la vie on dirait. Surtout ne le mettez pas entre quatre murs. Frustration à l'intolérance, récite mal Céline. Un taureau dans un enclos, le décrit son père à l'intention de la juge Stetson sur les cuisses. Mais un brave garçon, se reprend-il. Très travailleur, dit Céline. Très travailleur, confirme Pierrick. Enfin quand il s'y met, tempère Céline. Quand il s'y met, on l'arrête plus, enchérit Patrick. Dans la famille c'est comme ça on est dur au mal point depuis 30 ans que je bosse, pas une semaine de chômage. Pas une journée. Page 68
Le job de serveur.
Pendant la remontée essoufflée, le boss rappelle le point principal et unique de la charte du service : le client a toujours raison. Le client c'est un châtelain sans château .Un bouseux qui joue au seigneur, un pilier de PMU qui se croit au Ritz. Tu crois que ce genre de gars vient ici pour se régaler d'un risotto aux moules ou d'une tartiflette au reblochon ? Mon cul. Le châtelain sans château il est là pour se faire servir, pour se faire obéir. Conclusion : quoi qu'il te demande, quoi que tu en penses au fond, tu réponds oui et tu réfléchis après. Pas assez de rhum dans le baba imbibé ? Tu discutes pas, tu rajoutes une cuillère, le châtelain finira bourré et content. Le châtelain te dit que t’es brun ? Tu réponds oui monsieur brun foncé même. Que t'es gros ? Tu réponds oui monsieur absolument monsieur je pèse 140 kilos je suis serveur le jour et sumotori la nuit. P 73
A la Brasserie.
Le volume des voix a déjà alerté Richard le volume bien connu de la réclamation qui n'en démordra pas et hausse le ton pour couvrir sa mauvaise foi. Le tort qui se donne raison en gueulant. Page 78
Les deux frères dialoguent.
Par contre Steve ne saisit pas l'autre mot prononcé il a entendu Dash. Michael rectifie, il ne s'agit pas de la lessive mais de l'Etat Islamique. C'est des gros tarés, ils diffusent en live des décapitations. Michael a dû en regarder quelques-unes, parfois les relayer. Steve demande avec quoi les gens de Dash décapitent, Michael dit avec des sabres, à la musulmane, c'est tout un rituel, avant il récite des prières et après tac ils coupent la tête et ils la tiennent par les cheveux en gros plan. C'est si horrible à voir qu'on n'y croit pas et souvent ils se repassent la vidéo pour en avoir le cœur net. Page 86
Repas de noël- retour de Mickaël de Syrie -
Qui reprendra des marrons ? Les Kurdes ils sont turcs ou pas j'ai pas compris. Eux ils disent qu'ils sont pas turcs, même s'il y a des vrais turcs qui combattent à leurs côtés, des Turcs turcs. Manquait plus que ça. Des turcs turcs putain c'est dur à dire. C'est des turcs qui combattent la Turquie et surtout Erdoğan. Des turcs contre la Turquie ça se peut ? On dirait bien. C'est bizarre. Oui et non. C'est comme si Deschamps était sélectionneur de la Belgique. Il a joué en Italie, se mêle Steve. Tiens puisque tu parles, tu veux bien ramener la sauce aux morilles elle est dans le micro-ondes. Mais il aurait pas joué avec l'équipe d'Italie. Aux J.O. t'as bien des Kenyans qui courent pour l'Angleterre et des Sénégalais pour nous. Les Turcs filent des armes à Daesh contre du pétrole, ils les ont autorisés à passer par leur territoire pour mener des incursions contre les YPG. En gros il s’allient entre arabes quoi. Les Turcs sont pas arabes. Les Turcs sont pas arabes ? Manquait plus que ça. Et dans Daesh t'as pas que des arabes, t'as aussi genre des tchétchènes ou des Soudanais ou des Français. Des Français arabes ? Ou pas arabe. C'est le bordel dit donc. Tu m'étonnes qu'ils soient en guerre tout le temps. Qui veut le dernier morceau de magret ? Et chez les Kurdes t'as des musulmans. Voilà autre chose. T'as aussi des chrétiens, des Yezidis. On dirait une auberge espagnole. Oui des espagnols t'en as aussi. T'as un peu de tout. Comme un GiFi. Si personne ne prend le dernier morceau c'était pas la peine de faire réchauffer la sauce. Page 110
Théorie à « l’académie YPG » et organisation autonome.
L'horizon n'est pas la fondation d'un état-nation kurde voué à sombrer dans la brutalité inhérente à une structure étatique. Le Rojava n'est pas un état mais un territoire autonome. Les YPG ne sont pas une armée mais les unités de protection du peuple. Le Rojava ne revendique pas sa sécession totale d'avec l'état syrien, mais la liberté de développer un système fédéral dans les zones contrôlées par les forces démocratiques syriennes : Ciziré, Kobané et Afrin. Le confédéralisme démocratique est basé sur le pouvoir de communes populaires où chacun a un égal droit de vote et de parole. La commune est le levier politique par lequel chaque individu a une prise sur les décisions touchant sa vie quotidienne. Qu’elle embrasse un village ou un quartier la commune est souveraine dans la répartition des richesses et des terres. En gros c'est des communes au sens Commune de Paris commente Kevin croyant éclairer Steve auquel il serait aussi opportun de traduire la traduction. Page 134
La guerre.
La démocratie c'est un but à atteindre, s'accroche Kevin sans plus se soucier de traduire. Le combat n'a besoin que d'un but c'est la victoire s'exaspère Nick. Combattre pour combattre c'est un truc d'animaux, s'approche Finbar en renfort, si t'as pas de principe moral directeur t'es juste un boucher. Une balle pour tuer ou une balle pour une idée elle fait le même effet. Mais c'est pas la même balle. Moi mon principe directeur c'est de rayer les islamos de la carte, pas besoin d'abolir la propriété pour ça. La propriété d'usage. C'est pareil. C'est pas pareil. on verra sur le terrain si votre théorie arrête les balles des sauvages, et on verra ce qu'elle deviendra quand Bachar débarrassé de Daesh pourra à nouveau s'occuper de vous. Dans la vallée de la Roya on combattait plus ardemment parce qu'on combattait pour quelque chose. La guerre n'a rien à voir avec le militantisme. La guerre sans militantisme c'est de la boucherie. La guerre c'est pour mettre hors d'état de nuire les bouchers. Un soldat à principes est plus fiable, moins facilement retournable. Les principes ça se retourne aussi, moi avant j'étais mormon et maintenant je suis un enfoiré. Tu te bats mieux quand tu sais pourquoi tu te bats. tu te bats mieux quand tu sais te battre. Page 136
La guerre.
Pour sa part Steve est là pour protéger des innocents. Oui, se moque Philippe en bouclant sa ceinture, nous on tue pour protéger nos innocents et en face il tue pour protéger les leurs, ça s'appelle une guerre. Page 140
Ambivalence.
Steve scrute le mort par-dessus l'épaule du qadro il réalise incomplètement que c'est son premier point ses orbites creuses lui donnent l'air d'un coupable autant que d'une victime. Page 162
1001 nuits.
Pour objection à l'objection, Mike évoque deux Daesh hyper arrogants que sa première unité avait fait prisonnier point tout le monde était à cran après 3 jours de feuilles virgule et ses chiens nous insultaient en crachant par terre point ça rien comprendre à leur charabia virgule on devinait le type de compliment point ces fils de pute nous traitaient de fils de pute. Au bout de 10 min j'ai craqué j'ai abaissé le cran de ma Kalash pour les abattre. P 163
Le Feu.
Très vite la litanie d'individus et de membres inférieurs broyés par des mines lui a fait comprendre que la vérité de la guerre se condense là. Le jeu de hasard qu’elle est. La roulette russe ! S’exalte-t-il. Vigilant ou pas, scrupuleux sur les consignes ou non, à un moment tu poses le mauvais pied au mauvais endroit ou le bon. Nul ne peut s'honorer de sa survie. Page 180
Liz, métier snipeuse.
Le premier truc à apprendre c'est moins cibler qu'à ne pas être ciblé. D'abord tu envisages tous les angles de tirs possibles sur toi pour sécuriser ta planque, ensuite seulement tu peux commencer à ouvrir tes propres angles. Steve aime bien son faux diamant sur la tranche du nez et ses yeux verts comme le maillot de son pays. La vie du sniper, poursuit-elle, est aussi quotidienne que nos vies d'avant. À Manbij chaque matin je montais au cinquième avec mon Dragunov, comme un travailleur part au travail pelle sur l'épaule, comme une caissière déverrouilles sa caisse. Et là j'attendais. Mike frémit de cette immobilité forcée. Plutôt mourir. Sniper pas pour lui. Snipeuse pas davantage. Immobilité intense, nuance Liz. Page 191
Soins palliatifs.
Tant de gens trimballent leur vie comme un boulet, tant d'éteints s'y morfondent, tant d'âmes en peine, et c'est lui le très vivant auquel la vie se dérobe. La dernière semaine c'est la colère, toute entière concentrée dans le regard du mourant, ultime îlot de vitalité dans ce corps anéanti, qui a dévasté son infirmière. La colère, plus intense d'être statique, contre ce verdict sans dessus-dessous. La colère de Stéphane a démasqué l'impuissance incurable de Céline. Mis à nu son désarroi foncier dans ce service où on ne sauve personne. Page 212