Il ne faudra plus raconter des histoires- Le livre de Jean, 1942-1945, un enfant dans les camps de Sandrine Weil.
« Comment osez-vous faire ça à une femme française ? »
S’exclame Odette face aux exactions du pouvoir fasciste qui vole, exproprie et déporte les Juifs.
La lecture du témoignage de Sandrine Weil, petite fille d’Odette m’a bouleversée. Entre le passé, le présent, le monde tel qu’il est et tel qu’il a été, les points Godwin, ne sont plus des points Godwin, ce sont des analogies que Sandrine elle-même tisse entre toutes ces vies qu’elle raconte. « Il ne faudrait plus raconter des histoires » énonce le titre dans un paradoxe programmatique. Sandrine, fille de Jean, l’enfant des camps, Sandrine, la prof de lettres qui m’a invitée dans son lycée, notamment, celui dit « de la seconde chance »., Sandrine est héritière d’histoires qu’elle raconte.
Héritière aussi d’une lignée de la bourgeoisie juive dépossédée et néantisée, héritière d’une grand-mère tellement pudique et bien élevée qu’elle punit sa petite fille incapable de se retenir dans le train qui les transporte dans un premier camps, effrayée par les bombes alentours, la petite « fait dans ses culottes ». Héritière de cette absente, Josette, la petite fille qui ne grandira jamais. Sandrine raconte son histoire, fillette de 3 ans qui ne connaîtra que les camps : « je ne suis pas une poupée, je suis Josette Weil’. Josette que j’aime, Josette que j’aurais voulu bercer, à qui j’aurais voulu lire des histoires. Sandrine est son héritière. Héritière de Marcel, prisonnier de guerre qui profite de ce statut pour protéger sa famille et envoyer des colis, Marcel qui note tout dans ses carnets, les maladies de ses enfants, les voyages de sa femme et de ses enfants vers Ecrouves, puis Drancy. Et même, B.B., non pas Baden Baden, comme le pensent avec naïveté et cécité ceux qui ne peuvent envisager que leur déportation est une extermination, mais Bergen-Belsen.
Sandrine est l’héritière et dépositaire de ce récit qu’elle construit en tâtonnant car elle enquête, se trompe, cherche à comprendre, affirme aussi ce qui ne pourra jamais se comprendre.

« Quand je serai grand et prisonnier comme papa. »
Il y a Marcel, son grand-père, « l’homme de bibliothèque », Odette, fière de sa petiote qui écrit mais sur tout Jean, son père, Jean l’autodidacte, Jean le Grand et si petit garçon des camps qui cherchera sa sœur Josette toute sa vie, qui craindra toujours le froid et adorera toujours ces bonnes sardines qui arrivaient dans le colis de son père Marcel. Jean qui survit envers et contre tout, qui ne supporte pas les cris des soldats, puis ceux des professeurs, qui ne supporte pas ces humiliations de l’ordre carcéral et scolaire qu’il fuira. L’autodidacte deviendra agrégé de mathématiques en suivant son propre chemin. L’autodidacte est celui qui écrivait quand il était enfant : « Quand je serai grand et prisonnier comme papa. »
La voix de Jean traverse le livre en écho de celle de Sandrine, femme exceptionnelle que j’ai eu la chance de rencontrer. Jean écrit « Je suis l’incombustible, je suis celui par qui l’intranquillité arrive. » Sandrine est une intranquille qui ne laisse pas les mensonges en paix. Il est le « dibbouk » cet esprit malin de la mythologie juive.
Un récit pour soi et pour les autres
Dans le récit de Sandrine, des dates, beaucoup de dates, je n’arrive pas toujours à suivre, mais ces dates deviennent un motif poétique, on avance et on retourne en arrière, l’enquête fait des bonds entre la première arrestation et la libération. Odette tondue à cause du typhus, recluse de crainte qu’on la confonde avec ces autres femmes que l’on désigne du doigt de la honte qui évite toujours les puissants et se collent contre le front des faibles.
Dans le récit de Sandrine, la colère, le désir de justice, la foi dans le fait de raconter des histoires sans se raconter d’histoires, d’en faire son « compte/conte » écrit-elle.

On retrouve un art du récit par l’émiettement des petits faits et la répétition de l’horreur, un art qui déploie la constellation de ce qui fait une vie, celle d’être juif en France en 1942. Sandrine est la fille qui raconte, elle est l’écrivaine, elle est la voix de la littérature, elle ne joindra pas son silence aux silences des disparus, elle fera parler les morts, je les ai entendus.
Entendu les murmures, les plaintes et les cris, entendus aussi la persistance, la survie, entendu la solidarité des uns et la trahison des autres, survivre demande l’oubli de la morale, on n’a qu’une peau, tout le monde n’a pas le goût du sacrifice.
Le récit de Sandrine, n’est pas un récit pour se morfondre, ni pour accuser, elle raconte et déplie les lâchetés, les courages, les uns réversibles des autres, elle écrit une chronique familiale pour ceux qui n’ont pas eu d’histoire – comme Josette – pour ceux qui ne connaissent pas l’histoire ou ne veulent pas la connaître, surtout elle écrit pour éclairer les tragédies contemporaines, celles dont on connaît les coupables et pour lesquels on aime bien se raconter des histoires.
dalie Farah
Il ne faudra plus raconter des histoires – Sandrine Weil
EXTRAIT :
