Qui a le pouvoir (donc le désir) d’arrêter ça ?
C’est la question que l’on se pose tout au long de la lecture du livre de Jean-Pierre Filiu, Un historien à Gaza, paru aux Editions les Arènes . L’homme a passé un peu plus d’un mois entre fin décembre 2024 et janvier 2025 dans une zone dite humanitaire, il observe, il entend des témoignages, il recoupe ses souvenirs avec ce qui est et nous propose un livre éclairant et accessible à ce qui s’est passé à ce moment-là.
Je le lis. Et je sais qu’aujourd’hui c’est encore pire.
La Politique du néant
Jean-Pierre Filiu connaît Gaza en temps de paix, ou plutôt en d’autres temps car la paix à Gaza n’a jamais vraiment existé. Depuis 2007, elle est considérée comme une « entité hostile » interdite de journalistes. Sous blocus, les gazaouis souvent ne connaissent pas ce qu’il y a au-delà des murs qui les cantonnent et les obligent à dépendre des aides et du bon vouloir des autorités israéliennes. La main d’œuvre y est peu coûteuse et ce sont ces mêmes autorités qui délivrent des permis de travail..
Mes connaissances concernant le Proche-Orient sont finalement sommaires, cette histoire-là est une histoire toujours borgne que – sauf intérêt personnel – on connaît peu, l’autocentrisme et le mépris des autres continents ordonnent souvent nos savoirs. Qui est capable de placer les pays d’Afrique ? Qui est capable de distinguer les pouvoirs et les enjeux de ces pouvoirs ? Il faut avouer que beaucoup de régions sont des pétaudières qui ont hérité de l’histoire coloniale et des ambitions militaires successives. Les différentes propagandes qui visent à rabaisser les cultures des ex-colonies, qui veulent démontrer que l’Histoire passée et à venir ne concerne que les forces occidentales nous ferment l’autre œil.
L’ouvrage de Jean-Pierre Filiu est un ouvrage à la fois scientifique et de vulgarisation, il est sans doute une voix que le commun pourrait entendre à défaut de vouloir prêter l’oreille aux défenseurs historiques de la Palestine dont le taux de mélamine attire spontanément méfiance et dont les livres sont essentiellement lus par leurs propres militants.
La mort est partout et elle n’a plus d’heure.
Ce que décrit Jean-Pierre Filiu est insoutenable, et devrait amener la communauté à stopper tout lien avec le gouvernement de cette force coloniale qui n’en finit pas d’anéantir une région, un pays, les forces vives et vulnérables de ce pays.
Jean-Pierre Filiu documente avec précision et concision tous les pièges tendus par l’armée israélienne aux civils, il dépeint aussi comment l’espace, l’eau, les journalistes, les hôpitaux, l’aide humanitaire sont mis hors-jeu grâce à des stratégies fines et rationnelles de néantisation. Il ne s’agit pas seulement de chiffres mais de méthodologie dans le massacre et le déplacement des populations. Il montre comment les Nations-Unis et les Etats-Unis de Biden, puis plus radicalement de Trump, jonglent avec les exigences de BN et ses mensonges. Comment les décisions des Etats-Unis organisent une complicité mortifère et sans aucune limite.
L’organisation de l’impunité
Jean-Pierre Filiu déplie les manigances criminelles orchestrées sur le terrain et appuyée par une propagande grossière et c’est le récit de l’impunité et de la double mort : les victimes de Gaza meurent d’abord dans leur chair, puis dans la négation de leur souffrance. Quand il raconte c’est en janvier, je le lis, c’est l’été et l’on s’est accommodé de la mort des Palestiniens, comme on s’est accommodé de celles des Ukrainiens et tant d’autres.
Jean-Pierre Filiu raconte tout.
Comment personne n’est dupe des fameuses enquêtes indépendantes et impartiales de l’armée, comment il est plus facile de survivre quand on est un pillard mafieux – à qui l’armée donne des armes – que lorsque qu’on protège un convoi humanitaire, comment tout ce qui est vital et permet la survie – pas la vie – est empoisonné par une organisation méthodique… Les exactions décrites par l’historien avec détail vont du chantage à la cigarette, à l’eau, à la farine, au gaz. Les Civils gazaouis manquent de tout et il s’agit de les priver de davantage. Désespérés, les hommes, les femmes, désespérés et toujours des enfants.
Les Femmes, les oubliées et toujours punies d’être femmes et martyrisées : pas de protection menstruelle, chiffons de remplacement, mais pas d’accès à une eau propre, pas de protection contre les infections urinaires, pas de protection pour accoucher, en responsabilité de nourrir leur bébé, pas de lait, en responsabilité de ne plus pouvoir retrouver leurs enfants émiettés par les bombardements, pas la force et si ce n’était pas assez, elles subissent des viols dans la promiscuité des campements de ces fausses zones humanitaires. Les familles effrayées marient leurs filles pour qu’elles bénéficient d’une éventuelle protection…
Jean Pierre Filiu raconte aussi la débrouille, la vente de cigarette à l’unité, les voitures qui fonctionnent à la bonbonne de gaz, les recharges de portables sur batterie, le reconditionnement des débris en bois de chauffage, oui la débrouille est noble, la débrouille est belle mais elle est aussi féroce, sans pitié. On peut mourir en allant chercher du bois, mourir parce qu’un sniper l’a décidé, mourir.
Ils veulent des « animaux humains »
L’enfance est sacrifiée comme elle l’a rarement été. Certains faits sont insoutenables à lire, comment les Palestiniens ont-ils pu les vivre ? L’écriture de Jean-Pierre Filiu est pudique, claire, factuelle et incarnée, il dépeint des violences dans la logique dans laquelle elles sont perpétrées. La coordination dans la dévastation de toute manifestation d’existence des Palestiniens est inimaginable. Je le devinais et l’écrivais fin octobre 2023, d’autres le défendaient en tribune et en sketch, aujourd’hui l’historien le démontre : il n’y a jamais eu de légitime défense, au 7 octobre, le 8 était déjà une mauvaise réponse.
J’ai déjà beaucoup écrit/lu sur le sujet en ligne, vu des vidéos etc. L’avantage de ce livre est l’ancrage dans l’actualité et en même temps des points d’angles inscrits dans le passé. La lecture de ce livre pose des perspectives et permet de comprendre que la Palestine n’est pas un bloc unifié, il n’est pas une entité homogène ni sur le plan social ni sur le plan politique. Il y a des Hamas, des Autorités Palestiniennes, des clans locaux, des milices islamistes, des bandes mafieuses. Le gouvernement israélien compose avec toute force qui concourt à ses intérêts coloniaux et suprémacistes : les prisons éventrées ont libéré des criminels, excellentes recrues pour mettre en péril toute protection des civils – notamment des convois humanitaires. Le Hamas aide et terrorise lui aussi ses populations, la blessure est connue : une balle dans la rotule, et on se demande quels dieux aiment les Palestiniens pour leur infliger ainsi des violences croisées qui les enferment dans une impasse renouvelée. L’état de dépendance et de vulnérabilité force à des alliances nécessaires sans pour autant s’engager dans l’acceptation de cette force.
Dans la description du désastre et des dommages, du ronronnement permanent des drones, on devine- au cas où on en doutait- qu’il n’y a pas de guerre, pas d’affrontement, pas de réciprocité proportionnelle.
« Les nations unies recensent, du 3 au 10 janvier, 527 actes de guerres israéliens (208 frappes aériennes, 143 bombardements d’artillerie, 142 tirs de mitrailleuses et d’armes automatiques, 24 bombardements et tirs de la marine, 10 incursions terrestres) pour 6 tirs de mortier palestinien. »
Jean-Pierre Filiu
L’historien raconte que la bande Gaza est « décimée » de sa classe moyenne, intellectuels, artistes et universitaires, celle-là même qui pouvait organiser une « opposition multiforme à la domination du Hamas ». L’alternative à l’islamisme « a tout bonnement sombré dans la mer des camps. » La population dépend de son clan de rattachement, les clans ne se rallient pas, ils sont en compétition et donc ne peuvent faire contrepoids au Hamas et ses milices. Hamas armé et protégé du gouvernement israélien quand l’Autorité Palestinienne (aujourd’hui moribonde) avait la capacité de faire la paix. Je l’avais écrit dans un poème « dites-moi, » les intérêts des belliqueux convergent, Jean-Pierre Filiu l’explique : « Une aussi cynique convergence n’est que le fruit d’une diplomatie qui se prétend transactionnelle, tout en piétinant les principes mêmes de la diplomatie, et avec eux le droit humanitaire. » Condamner le Hamas ne veut rien dire, les factions militaires et armées sont des forces qui œuvrent à leur propre survie soit en luttant contre les colons soit en exécutant les siens.
La population palestinienne n’a pas d’amis en sa propre terre. Elle n’a que des Seigneurs de guerre. Elle s’affilie à la force des uns et des autres, compose et ce, en fonction de la politique sécuritaire et coloniale d’Israël. Voilà la vérité. C’est moi qui l’écris pas Jean-Pierre Filiu.
« Si dieu le veut et Netanyahu. »
Jean-Pierre Filiu décrit une population hagarde, errante qui se sait et se voit sacrifiée. Il décrit des Palestiniens errants qui n’entendent plus le bruit des klaxons, des voitures, il décrit des femmes enceintes abattues quand elles vont accoucher. Les enfants de Gaza ont un jeu : deviner l’origine des bruits de la guerre, drone, Apache, F16, chasseur bombardier ? Forcément, on les bombarde dans leurs écoles où ils ne vont plus. Un tiers de la population de Gaza est déscolarisé. Les enfants continuent de jouer et de mourir quand même d’une balle dans le crâne. Ils ont la diarrhée, ils ont la polio, ils sont dénutris, ils ont des Hépatites A, la jaunisse, la gale, etc…ils sont orphelins, orphelins à plusieurs niveaux, surtout, et c’est fou, parce qu’on a tué leur mère.
L’historien à Gaza mentionne les paroles d’un vieillard : « Si dieu le veut et Netanyahu. » Inch’Allah et inch’Netanyahu ? Une démocratie serait donc une structure qui permet à un seul homme de nuire à plusieurs millions ?
Il faut continuer d’opposer la vérité et la réalité aux faux sceptiques, aux embrigadés, aux menteurs, aux manipulés qui n’en finissent pas de mimer/singer/vivre l’indignation quand on évoque crime contre l’humanité, infanticide de masse, et génocide. Il en est du sort des Palestiniens survivants mais aussi de notre monde. Je ne suis pas naïve à croire que tout allait bien dans le monde avant le 7 octobre, ce qui est certain c’est que la riposte des forces israéliennes a modifié tout possibilité de droits et de valeurs, la guerre n’est pas une guerre. Les Colons gagnent des terres, s’approprient des territoires, le 7 octobre est l’occasion inespérée d’empêcher – à jamais – l’espoir des deux Etats et de la juste répartition des terres. Jean-Pierre Filiu explique comment la question des otages a été un outil et une question secondaire pour la stratégie militaire qui s’est engouffrée avec enthousiasme et imagination dans une destruction massive des Palestiniens. De quoi est faite cette « victoire totale » tant désirée par Netanyahu ? De l’appropriation de toutes les terres – ô Cisjordanie – et regroupement forcée d’une population décimée, estropiée, affamée, néantisée.
« Nous avions de grands rêves, mais malheureusement, aujourd’hui, notre rêve est que notre corps soit entier à notre mort, afin que l’on puisse nous identifier, plutôt que d’être démembré et jeté dans un sac. »
Ayat Khadoura, journaliste, le 20 novembre 2023.
Dernier message avant sa mort.
Impossible de ne pas être émue. Impossible de ne pas avoir le cœur serré quand on lit la joie de la trêve de janvier 2025, les médecins applaudis, la foi du retour… On sait aujourd’hui ce que valait cette trêve. Rien de plus efficace pour briser une âme que de lui apporter un espoir aussitôt démenti, donner le temps de croire à l’échappée avant d’enfermer et tuer de nouveau. Et l’on attendra que les Palestiniens trouvent en eux de quoi aimer Israël et la communauté internationale.
Jean-Pierre Filiu cite cette photo qui a pu être déterminante dans l’arrêt de la guerre du Vietnam. Il la compare à cette photo de la piéta de Gaza qui a obtenu un prix. Réalisée par le Palestinien Mohammed Salem, elle remporte le prix de la photo de l’année 2024, la belle affaire, le silence s’ajoute aux silences et les hontes aux hontes.


© Associated Press
Aujourd’hui, la vengeance dont je parlais l’an passé n’est plus le seul élan de destruction. Bien sûr il y a racisme et mépris mais ce n’est pas tout, il y a jouissance et c’est moi qui l’écris, pas Jean-Pierre Filiu, le sadisme des opérations militaires, des opérations dites humanitaires montrent et mettent à jour un véritable plaisir à voir souffrir et mourir. Ce sadisme s’exporte à merveille, ce sadisme plait, ce sadisme donne de la force aux suprémacistes convaincus pour certains d’être menacés. Ce sadisme est visible dans toutes les bouches et les plumes qui refusent encore et toujours de dire la vérité sur le geste d’anéantissement des forces armées et du gouvernement israélien.
Parce qu’il y a plus fort que la vengeance, plus fort que la haine : le désir.
Quiconque ne s’élève pas contre ce qui se passe à Gaza le désire. Intensément.
dalie Farah
