« Il n’y a pas deux mondes », Les Veilleurs de Taina Tervonen, une enquête, un livre, un vertige.
C’est pas la rentrée littéraire, mais on lit quand on peut et c’est une insomnie qui m’a permis de lire d’une traite ce livre précieux de Taina Tervonen, Les Veilleurs. Journaliste, Taina Tervonen a enquêté auprès de cinq personnes, des Veilleurs. Qui sont-ils ?
Des individus qui, depuis chez eux, avec leur propre force et leur propre temps, leur propre téléphone, ordinateur, avec leur propre intelligence du réel et leur propre sens des liens, des individus qui, dans l’ombre et la discrétion aident à empêcher les naufrages de migrants, aident à retrouver les morts, aident à organiser des funérailles, à prévenir les secours, la famille ; ils font un travail colossal, tragique pour une raison simple : l’égale valeur des êtres. Taina Tervonen a interviewé cinq de ces Veilleurs. Leurs voix nous plongent dans un réel inimaginable.

Le réel, on en a marre, hein ? Le réel, ça suffit, hein ? Le réel, ça fiche le moral à zéro, hein ?
Je suis d’accord mais les pouvoirs dominants et les puissants préfèrent la fable au réel, la première leur permet l’impunité, le second dévoile leur prédation et éclaire leur culpabilité ; et c’est sans doute pour cela qu’il ne faut pas lâcher le réel d’une semelle. L’écriture du réel est l’armature de ma littérature, il n’empêche jamais la fiction et encore moins l’art, il peut souffrir de deux maux : l’idéalisation et le pathologisation. L’idéalisation transforme les individus en héros, s’intéresse à un individu en l’essentialisant et en oubliant qu’il n’est ni un saint, ni un démon. La pathologisation transforme le récit en tapis pleurnichard où le poing levé est trempé de larmes, où le militant devient héros de lui-même, être supérieur du côté du bien.
Rien de tout cela dans le texte de Taina. Son geste de documentation est un geste de résistance qui doit être soutenu par ceux qui aiment le juste.
Il ne s’agit pas de manichéisme, mais du fonctionnement globalisé de notre monde. Car « il n’y a pas deux mondes. »
A la lecture des Veilleurs, on lit, abasourdie, saisie, la manière dont la mort des plus faibles est organisée à grande échelle, comment des millions, voire des milliards sont consacrés à la défense, au contrôle, pour des résultats totalement absurdes : les politiques criminalisantes augmentent la mortalité et n’empêchent pas la migration. Le désespoir ou la mort imminente dans le pays de départ sont des moteurs surpuissants, la diaspora de sans-papiers soutient des pays entiers qui sombreraient sans elle.
Des cinq voix en présence, une seule est clairement identifiée : Marie Cosnay, écrivaine et traductrice en lettres anciennes, que je suis sur les réseaux. Les autres : Marie Dupont, Saliou, Maria, Hervé. Chacun en première ou seconde ligne sont liés aux naufragés, aux espérants. A les écouter, on est terrifié de leur courage : celle-ci est parfois en lien avec des gens sur les embarcations, des gens qui hurlent, des enfants qui pleurent, il s’agit de les guider, de les empêcher de dériver, de sombrer ; souvent, en vain.
Les morts que nous connaissons ne sont rien par rapport à ceux que nous ignorons. Je sais bien que ces vérités ont l’air inutiles, je sais bien qu’on a sa misère à soi et que l’on a du mal à envisager tous ces malheurs qui nous entourent, je sais. C’est un vertige.
Il n’y a pas un monde où les pêcheurs sénégalais sont obligés de partir pour gagner leur vie car la pêche industrielle a nettoyé les fonds marins du poisson qui les faisait vivre et un autre monde où ils vivent de leur pêche. Nous mangeons ce poisson, et nous donnons à nos animaux de la farine de poisson fabriquée à partir du menu fretin, « le poisson des pauvres nourrit les poissons des riches », en l’occurrence, nous.
Un premier ministre qui fait de l’économie, c’est comme un renard qui parlemente avec des poules, il ment.
N’empêche.
A lire les voix de ces cinq personnes qui aident, qui inventent leur résistance et créent un réseau dont la puissance est celle du bouche à oreille, on ne se sent pas faible. Absolument triste parfois, oui, émue et bouleversée, oui, mais la force de cette tâche sans fin qui n’aura pas d’issue heureuse ne m’a pas désespérée, au contraire.
Les disparus, avalés par la mer sont légion, ce n’est pas une fatalité et ils existent, leur absence de sépulture, d’identification est un crime collectif. Je l’écris sans me mortifier, mais en constat de mécanismes qui piègent même ceux qui refusent cet état de faits. Les Veilleurs, ne se sentent pas au-dessus des autres, ils ont – par hasard – en prolongement de leur métier- en raison d’un lien avec leur histoire personnelle – fait le choix de rester ces veilleurs d’une Afrique dont la jeunesse désespère de vivre une vie qui leur profite.
Rien ne les arrête, même pas la mort de leurs amis, frères, leur destin est un destin sans retour pour la majorité d’entre eux, dussent-ils crever dans des prisons, être vendus, violés, tués, leur retour est impossible, rien ne les attend, même si sur place, une mère, une femme, un enfant pleurent leur départ souvent orchestré en secret.
Les Veilleurs de Tania Tervonen nous donnent la rage de la persistance, la rage de ne pas laisser le réel aux menteurs en costume, aux bonimenteurs qui nous vendent des dettes et des catastrophes comme si la pauvreté, la précarité n’étaient pas le résultat de politiques globales qui profitent aux profiteurs. Parmi eux, oui, il y a les passeurs, il y a les élus et autocrates des pays pauvres, oui, il y a des coupables milices locales, des gens pauvres qui pillent plus pauvres qu’eux, mais le désordre économique, la voracité du capitalisme, son obscène culpabilisation des plus vulnérables sont les ennemis véritables.
En complément, j’ai lu aussi la BD à laquelle à participé Taina Tervonen, à qui profite l’exil ? Là, sous une autre forme, elle rend compte de plusieurs de ses enquêtes.

C’est édifiant, troublant. Les deux œuvres confirment les lieux de combats, les modalités de combat que nous devons mener. Les Veilleurs sauvent parfois des vies, mais sauvent déjà notre âme, pardon de ce lexique un peu mystique, mais je l’ai ressenti, et j’ai ressenti aussi notre légitimité, militant ou non, élu ou non, simple citoyen, notre légitimité à nommer, dire, documenter et relayer le réel. Notre légitimité à organiser des solidarités mêmes dérisoires, à s’opposer, contredire des valeurs qui ne sont pas les nôtres.
Les luttes seront de plus en plus rudes, les luttes seront de plus en plus nécessaires et les livres de Taina Tervonen, donnent la force de la lutte car elles viennent aussi nous montrer les ressorts d’injustices organisées. La presse et l’opinion publique ne veulent plus entendre parler de migration, sauf si l’un de ces survivants commet un crime, là, oui, ils veulent des origines et connaître l’histoire. On ne veut rien savoir des milliers et milliers de sans-papiers qui maintiennent l’économie de service et l’hôtellerie, rien savoir des causes profondes, récentes et anciennes de la migration, rien savoir de l’arsenal légal qui a augmenté la criminalité en augmentant la précarité, ils ont tous oublié comment se fabrique la misère ; je ne présente là aucune excuse, mais les livres de Taina Tervonen montrent clairement comment les politiques actuelles ne feront qu’augmenter les maux qu’elles veulent combattre.




« Il n’y a pas deux mondes », nous vivons tous dans ce même monde qui peut louer la mondialisation des échanges sans essayer de penser la mondialisation des solidarités, nous sommes responsables les uns des autres, ce n’est pas une naïveté que de l’affirmer, nous sommes responsables de nos semblables. Ce n’est pas un hasard si les politiques fascistes et les idéologies racistes ont pris de l’envergure, elles sont de nouveau nécessaires pour justifier et légitimer qu’une population soit sacrifiée pour une autre. On n’est pas raciste parce qu’on est triste mais parce que le racisme est toujours un profit.
dalie Farah
Une émission sur France Culture :
Les veilleurs. Résister aux frontières de l’Europe | France Culture
Quelques citations :
« C'est une situation étrange. C'est comme si vous étiez témoin de crimes. Vous êtes le seul témoin et vous arrivez même à vous poser la question de si ces choses existent en fait. Qui… Qui est mort ? On n'a ni les noms de famille ni les prénoms des personnes qui sont mortes, on n'a rien. Il y a cette impression d'irréalité terrible.»
« Au fil des années, Saliou a aussi commencé à s'occuper du rapatriement des corps, dans le cas où un corps était retrouvé. Il avait commencé au Maroc, quand il avait compris que les corps échoués sur les plages ou récupérés lors de sauvetages en mer étaient enterrés dans des fosses communes sans être identifiés. »
« Actuellement, j'en ai beaucoup qui sont entrés en Tunisie par le désert, depuis la Libye, parce qu'ils ne peuvent pas passer par l'Algérie. L'Algérie, c'est risqué puisqu'ils les refoulent au Niger. De toute façon, des deux côtés, c'est risqué puisqu'ils les refoulent au Niger. De toute façon, des deux côtés, c'est risqué à cause du désert... Ils font tout un tas de chemins pour pouvoir partir. Ils n'ont que ça en tête : partir. Traverser, quoi qu'il arrive.»