Ce livre attend son tour dans ma P.A.L. depuis des semaines. P.A.L. acronyme des tarés bibliophiles incapables de patienter, incapables d’attendre d’avoir le temps de lire un livre et l’achètent, l’empruntent pour l’ajouter à la Pile. A Lire. Donc.
Je confirme, Trahir et venger de Laélia Véron avec Karine Abiven est à lire, avec attention, avec un crayon et aussi appétit. L’ouvrage réussit à associer finesse et rigueur de la recherche à la lisibilité tranquille d’un style que ne renierait pas Boileau, même s’il en reniait le propos.
J’avais été attirée par le titre, mais j’avoue ne pas prêter attention à toute la prose sur les « transfuges » de ceci, cela, ayant remarqué qu’il y avait plus de transfuges déclarés que de Bourgeois assumés, je me suis toujours un peu tenue à l’écart. En attente d’un livre qui prenne un peu de surplomb, qui me propose non un tableau de classification mais un questionnement vertueux.
Trahir et venger réussit ce pari
J’ai beaucoup appris sur mes contemporains, sur la notion de transfuge, sur sa récupération, sur ses impasses, ses mensonges et ses masques. J’ai d’autant plus appris que j’ai compris pourquoi je ne me sentais pas à l’aise avec cette épithète. J’ai du mal avec les épithètes du nom, elles sont toujours promptes à régler une question sociale d’une pichenette.
Mon premier aveu est celui-ci : je n’avais jamais lu Annie Ernaux avant de la rencontrer en 2021. Je n’en avais jamais eu l’occasion. Je lis une grande partie de ses livres juste avant et je comprends ce qui nous relie. La vérité est que j’ai écrit mon premier roman (2019) totalement coupée de la question sociale, étant ignorante de l’approche analytique que mon « parcours » pourrait évoquer. Je me connus trop tard transfuge pour en faire la publicité et finalement en absorber les revendications. Pourtant, à la lecture du livre de Laélia Véron et Karine Abiven, je me rends compte que j’en mime quand même certains éléments, aux moins ceux puisant dans le récit d’apprentissage. Je suis une lectrice d’Hervé Bazin et Jules Vallès à défaut de maîtriser Bourdieu. Je ne connais pas tous les écrivains transfuges cités mais je les ai presque tous lus après avoir été éditée. Avec curiosité et même certains avec grande joie. Bien sûr, qu’il y a des parentés. Mes livres et mon histoire sont concernés par la trans-mobilité sociale et culturelle.
L’intelligence du livre Trahir et venger explore avec nuance et citations à l’appui, la manière dont le terme « transfuge » peut opérer un piège à la fois social, médiatique et littéraire. Si mon travail peut parfois toucher aux écueils du récit d’apprentissage, je me rends compte que l’humour et l’auto-dérision qui est une nécessité dans le malheur ne peut pas s’absenter de mon écriture, cela me sépare de nombreux récits contemporains et peut-être me ringardise un peu ! Il y a quelque chose de poussiéreux dans mes livres et c’est sans doute un peu mon amour des vieux livres, un travers de seiziémiste auquel je ne veux renoncer. Etonnamment, d’après ce que je comprends du livre de Laélia Véron, la politisation secondaire de mes textes donne à mon écriture une patine ancienne et classique plus proche de la Bourgeoisie du XIXème que des Transfuges du XXème et XXIème. Cela explique pour partie aussi un succès relatif, des ventes moyenne et une lisibilité médiatique confuse. Je n’en suis ni fière, ni honteuse, c’est ma place et je l’aime bien.
Grâce à ce livre, et je demande pardon aux autrices de cet usage égotique, j’ai pu comprendre un peu mieux mon travail et ma place marginale dans les écritures de soi. Grâce à ce livre, je comprends mieux pourquoi je tiens au terme de « roman » et pourquoi la posture de « transfuge » est un vêtement qui n’est pas à ma taille, soit trop grand, soit trop petit, il ne dit pas tout l’élan que je ressens quand j’écris, cet élan vers une émancipation joyeuse qui n’a rien à dire sinon son propre mouvement.
Trahir et venger, est un livre militant comme j’aime, qui est capable de penser contre lui, capable d’affirmer et de chercher la dialectique de sa propre pensée, je me suis régalée à le lire car le livre amorce un dialogue avec son lecteur qui me plait, le dialogue qui ne te prend pas pour un con. Ainsi, les autrices convoquent des livres et des auteurs qui s’opposent et n’hésitent pas à souligner pour chacun la valeur ou l’intérêt de leur approche. Leurs perspectives me semblent très justes : l’avènement d’une littérature multiple où la question sociale porte sa propre émancipation politique.
Le livre offre des fulgurances analytiques rafraîchissantes et des reconnaissances enthousiasmantes : par exemple enfin noter le travail de Simone Weil qui a précédé celui de Linhart. Et pour avoir étudié longuement Simone Weil, je pourrais prouver que Linhart a reproduit des passages des textes de Simone en les réinterprétant depuis son expérience. Simone Weil est à dix encablures au-dessus de Linhart et si je dis ça c’est parce que cette écrivaine/philosophe a plus fait pour moi que tous les écrivains transfuges réunis tout simplement parce que ses livres ont compagnonné avec moi bien avant…Nos goûts sont des rencontres et des confirmations.
J’ai compris mon changement de classe sociale grâce à deux expériences et aucune n’est littéraire.
1- La première fois que j’ai payé par carte bancaire sans regarder les prix quand je faisais les courses.
2- La première fois que je ne me suis pas inquiétée d’avoir une panne de voiture, je devais en changer, il me suffisait de prendre rendez-vous avec un concessionnaire puis avec ma banque.
Accéder à la Bourgeoisie c’est avoir les solutions avant d’avoir le problème. J’ai largement eu l’occasion de vivre les problèmes sans la moindre ombre de solution pour faire clairement la différence.
C’est sans doute pour ça que je n’arrive pas à m’affirmer « transfuge » je ne vais quand même pas me remercier d’être un accident social. Ce que je crois, c’est qu’on « ne s’en sort pas » ça ne veut rien dire, je l’ai écrit dans Le Doigt et comme l’explique Trahir et venger, l’attente narrative vis-à-vis des transfuges c’est quand même un peu la réussite et le mérite et l’un comme l’autre sont des supercheries.
Est-ce la littérature qui a opéré ce mouvement social ? Non, ce sont mes revenus.
Trahir et venger explique comment l’écriture de soi amène au discours sur soi qui ne me plaît pas mais que je finis par pratiquer notamment dans les rencontres littéraires. Le transfuge est un doudou, il rassure dans les nuits solitaires de la méritocratie et l’épuisement de l’injustice sociale.
Le livre offre énormément d’angles de pensées, notamment l’idée d’une forme de contradiction politique du récit du transfuge. Même si le Transfuge écrit, c’est nécessairement le Bourgeois qui publie. Il y a désir d’élection, on ne peut pas y couper sans (se) mentir. Et j’entends l’idée qu’une minorité visible dans un espace bourgeois donne visibilité aux minorités, mais je crois que le bénéfice de cette visibilité est moindre que l’accès à des droits collectifs.
En 2021, quand je rencontre Annie Ernaux, elle m’avait dit ceci : « Ne te fais pas petite ». Je n’avais pas bien compris le conseil, à la lecture du livre Trahir et venger, je mesure les nombreux conditionnements qui me sont invisibles et je distingue un peu mieux ma voie dans ce mouvement vers la joie qui me plaît tant. La littérature ne peut et ne pourra jamais être pour moi un lieu de douleur, mais c’est vrai que l’écriture théâtrale m’offre plus d’opportunités que l’écriture romanesque, l’objet livre ne peut être gratuit, quand les spectacles vivants que je propose le sont quasiment tout le temps. Ceux qui viennent écouter mes textes le font selon leur désir et pour leur joie éventuelle, je n’ai rien à vendre, juste à vivre une joie commune dont je sens la grandeur partagée. Je crois que je suis davantage contemporaine dans mes textes de théâtre – non publiés- que dans mes romans.
Les lectures musicales, par l’actualisation du texte dans mon corps supprime cet implicite du porte-parole ou du modèle, incarnant mes textes à la première personne, je ne dis pas plus que je ne dis, vu que je le dis. Le « nous » politique espéré par Trahir et venger advient là : dans le moment vécu. Il est sans artifice, il est une expérience contingente, une expérience sensible indéniable et limitée dans le temps et dans l’espace, c’est le « nous » possible, le « nous » possible esthétique qui me permet de continuer à écrire des romans autobiographiques : je ne joue pas « mon » rôle, ni « un » rôle, je lis.
Mon « je » n’est que de papier et quand il ne l’est plus, il n’a pas à se justifier, à argumenter ou démontrer quoi que ce soit, il est là et si je dois être reconnaissante c’est tout autant à ce qui m’a nuit qu’à ce qui m’a aidée, c’est le geste du Doigt : « l’honneur c’est pour les autres, la dignité c’est pour soi. »
En somme, Trahir et venger éclaire et interroge mes intuitions, mes erreurs, mes doutes : J’ai longtemps cru aux colibris qui tentent d’éteindre l’incendie avec leur petit bec avant de me rendre compte que ce récit consolateur n’accusait jamais les incendiaires et transformait le petit oiseau en imbécile. Ce que je comprends de Trahir et venger, c’est que pour moi, le roman est un lieu d’enquête davantage que de vengeance, c’est sans doute pour cela que ma trilogie se termine par Retrouver Fiona. L’énigme est toujours le point de départ d’un texte, et le désir de résolution son énergie, ainsi tous mes livres accomplissent un geste vitaliste qui traverse la question du transfuge sans s’y arrêter.
dalie Farah