Si la honte était un voile, nous ne verrions jamais le jour.

Si la honte était un voile, nous ne verrions jamais le jour.

Je ne commente pas, je ne commenterai pas, je ne veux pas commenter les commentateurs, les indignations à géométrie girouette et aux stigmates inversés, je ne citerai pas les petites phrases, les bons mots, les slogans, les raclures de fond de gosier qui pépient d’un texte à l’autre, d’une émission à l’autre des haines appliquées.

Je vais écrire un énième texte pour plaider, plaider le REEL, plaider le FAIT, plaider LA REALITE DE FAIT.

Comment sait-on qu’un fait est un fait ? On ouvre les yeux.

Qu’est-ce que la honte ?

« Effet d'opprobre entraîné par un fait, une action transgressant une norme éthique ou une convenance (d'un groupe social, d'une société) ou par une action jugée avilissante par rapport à la norme (d'un groupe social, d'une société). » 

On a honte d’avoir pété à table, roté dans une salle d’attente, pleuré devant un  rival, manqué de répartie face un collègue, on a facilement honte. Les normes et les contraintes sociales créent de la honte, j’ai vécu et mangé de l’ahchouma à tous les repas dans mon enfance, à l’adolescence, mes hontes de filles – et de Berbère- ont bien occupé mes jours.

La honte est aussi un régulateur social employé pour soumettre et conformer les corps et les comportements, parfois, elle permet qu’on ne porte pas atteinte à un cadavre. C’est bien la honte qui surgit quand Achille, éperdu de chagrin après la mort de son ami/aimant Patrocle, se saisit du cadavre d’Hector, lui perce les pieds, fait passer une lanière qu’il attache à son char, fouette ses chevaux, et traine la dépouille devant les remparts de Troie. Achille veut la fureur de la course et de la vengeance, il veut humilier le corps, transgression parmi les transgressions, il va à l’encontre d’une des lois sacrés de la civilisation grecque. Ceux qui l’observent sont tétanisés, ils ont honte, ils savent qu’il commet l’irrémédiable et que sa colère l’avilit. La vengeance d’Achille n’est pas un fait de guerre, n’est pas un fait glorieux, n’est pas un souvenir qu’il faut commémorer mais un fait qu’il devra expier, que les Grecs devront expier.

Priam, père d’Hector touchera le cœur d’Achille qui rendra le corps après après que des femmes le lavent et parfument et lui enfilent un riche manteau.. Achille, est tordu de chagrin, la mort de Patrocle est vive, il ne l’accepte pas et le déchaînement de colère n’a rendu justice à personne. Lui n’a pas encore honte, il est aveugle, ses regrets sont à venir.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Le désir de vengeance est toujours nourri plus que la honte. Plus de honte à assassiner, à mentir, à détourner des faits, à masquer les vérités… Nihil nove sub sole, dit le proverbe latin. Rien de nouveau sous le soleil, d’accord, mais ce qui est nouveau c’est cette application à faire passer la vengeance pour un droit, un droit pour un privilège et un crime pour une justice.

De la Palestine à Nogent sur Marne, en passant par le Var, sans compter la Syrie, le Yemen, le Soudan, Los Angeles, le mali, Israël, l’Ukraine, le fait criminel importe peu, seule la vengeance compte, pourquoi ? Quelle est le point commun entre tous ces faits – et d’autres ?

Il ne s’agit pas de la colère d’Achille, mais de calculs vengeurs : la honte ne rougit plus les joues parce que sur le marché la vie d’un être ne vaut rien.

La première fois que j’ai pensé cela, c’est lors de mes cours d’histoire, les grands massacres, l’esclavage, le colonialisme, les guerres de masse, l’industrialisation, le travail des enfants… mais j’avais cette naïve conviction que tout concourait à devenir meilleur, que les maux passés fabriquaient de nouvelles hontes et que ces hontes seraient des boucliers contre la répétition du même.

Les maux n’ont pas cessé, mais je croyais à une forme d’évolution, une forme de désir de vertu mondialisé. Je l’apprenais à l’école, je l’apprenais partout : bientôt, ce sera mieux. Ma bêtise naïve et peut-être un peu lâche s’est émue tardivement de ce mieux qui ne venait pas, sort des corps des gilets jaunes, des citoyens lors de la crise sanitaire, des jeunes gens, refus d’obtempérer à qui on inflige la peine de mort – abolie en France depuis 1981.

Voilà qu’on veut interdire les couteaux pour empêcher les meurtres ? Pourquoi pas les Quenouilles pour empêcher les princesses ? Interdire les étudiants pour empêcher l’antisémitisme ? Interdire les femmes pour empêcher les féminicides ? Interdire les Arabes pour empêcher le capitalisme ?

Comme si, depuis des années, on ne listait pas ce qui augmente la violence partout dans le monde… comme si, tout était mis en œuvre pour saisir la violence à la racine…

Une société hiérarchique fondée sur la glorification des inégalités, fondée sur l’exploitation des uns, la mort des uns au bénéfice des autres ne peut produire que de la violence. Si on désire l’inégalité, il faut alors cesser de mimer l’indignation face à la violence. La réciproque est valable, l’exercice de la violence est un désir d’inégalité.

Toute honte bue.

 Ceux qui hurlent aux valeurs actuelles et passées, ceux qui en appellent à la Fraaance, ceux-là même qui se pensent vertueux et purs sont insensibles au déshonneur, ils confondent leur délire de supériorité et de domination avec la fierté. Peu leur importent les faits et les causes de ces faits, peu leur importent les faits parce qu’ils se réjouissent du fait qui défend leur cause, quitte à tordre le fait pour lui faire dire n’importe quoi.

Honte à toi, monsieur le ministre, honte à toi messieurs les présidents, honte à toi éditorialistes, honte à nous tous qui les écoutons, honte, honte, honte.

Qu’est-ce qu’il faudrait faire ?

Ce que font déjà pas mal d’écrivains, d’artistes, de journalistes sérieux, de gens, tiens ma voisine Hélène par exemple, je vais vous le répéter gratis : rendre à toute vie humaine sa valeur d’usage, sa valeur d’échange ou mieux encore, sa valeur d’existence. Un enfant compte, une femme compte, un Arabe compte, un Juif compte, un Connard compte, une Mégère compte, un politicien véreux compte, un criminel compte, un juge compte, un Noir compte, un Handicapé compte, une Humoriste compte, un Homosexuel compte, un Trans compte, les GENS comptent.

Tous les gens comptent et sont d’égale valeur. Qui oblige à les aimer tous ?

dalie Farah

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