Idée reçue et confuse : lavaleurtravail
Le travail est-il une valeur ? D’ailleurs au passage, qu’est-ce qu’une valeur ? Doit-on vraiment dénoncer le péril d’une « valeurtravail » ?
J’ai eu la chance de réfléchir à ces questions à partir de plusieurs textes : Les Georgiques. Un texte de l’antiquité que peu d’éditorialistes qui hurlent à « lavaleurtravail »ont lu, je le suppose assez facilement. Mais aussi, des pièces de théâtre de Vinaver et les textes de Simone Weil sur la condition ouvrière. Nous y reviendrons.
Soyons méthodique. Je sais que ce n’est pas une coutume contemporaine, mais tout le monde connait aujourd’hui ma nature profondément poussiéreuse et donc avant d’affirmer et blablater sur des mots, nous allons les définir.
Qu’est-ce qu’une valeur ?
De façon littérale et pléonastique, la valeur est ce qui vaut.
Exemples : cette baguette vaut 1,15 euros, soit 11,30 francs, ce qui est une fortune. Autre exemple : ce militant écologiste ne vaut rien, il faut l’éborgner. (le niquer ou le tuer.) Autre exemple : ce délinquant récidiviste est extrêmement précieux il ne doit pas aller en prison.
On remarque très vite qu’une valeur est fixée selon un taux souvent arbitraire qui varie. Varie en fonction d’une seule et même chose : l’intérêt.
L’intérêt est calculé selon un critère tout aussi simple : le profit à venir pour un individu et/ou un groupe donné.
Donc, une valeur serait une variable d’intérêt qui profite à un individu et/ou un groupe donné.
Voilà le premier paradoxe, quand on utilise le mot « valeur » on s’attend à quelque chose de stable, quelque chose en marbre ou à minima en béton sur lequel nous pourrions assoir notre société ou a minima notre derrière. Raté.
C’est pour cela que différentes philosophies se sont appliquées à établir une « échelle de valeurs » à chercher sur quoi elle pourrait se fonder. En gros, on cherche le marbre ou le béton sur lesquels la valeur pourrait être indexée.
Qu’en est-il de « lavaleurtravail » ?
Il ne coûte rien d’être méthodique, donc soyons patients.

Comment établir la valeur travail ?
On a vu qu’il faut un objet précis pour établir une valeur (une baguette, un écologiste, un délinquant).
Exemple : Un powerpoint de MacKinsey vaut 900 000 euros. Autre exemple : Au grade 1 et à l'échelon 1 en soins généraux, le salaire d'un infirmier débutant est d'environ 1 944 € brut par mois. Autre exemple : Un serveur embauché à 39 heures par semaines en effectue 47 sans augmentation de salaire.
On remarque là encore une fluctuation de cette valeur en fonction de l’intérêt et du contrat de travail établi avant l’exercice du travail. (On évoquera plus tard le travail non déclaré)
Deux objets fixent la valeur (monétaire) du travail : le contrat de travail et le code du travail. Cette valeur est un rapport d’équivalence entre le temps d’un individu et sa monétisation.
Notons que de plus en plus souvent la question du temps est mise de côté (ce qui est discutable quand on sait que l’humain est mortel) au bénéfice de ce que l’on appelait au XIXème siècle : la tâche et que l’on nomme joliment aujourd’hui « une mission ».
Bien sûr cela vous saute aux yeux, le travailleur entre pour peu dans l’établissement et le calcul d’une valeur qui le concerne. Le contrat n’est pas un contrat qui établit une égalité entre les contractants mais la formalisation d’un rapport de rémunération d’un temps et d’une force de travail fournis par le sujet. Il y a celui qui propose le contrat et celui qui le signe, le rapport est inégalitaire et en cela le chômage de masse, le prix des loyers, l’inflation etc…sont des leviers de soumission très efficaces.
Exemple, Mc Kinskey fait un powerpoint et est rémunéré en fonction d’un contrat. L’infirmière qui travaille en hôpital public a accepté la grille indiciaire qui décide qu’elle sera payée tant, pour tant. Le serveur a signé un contrat qu’il n’a pas rédigé, auquel il n’a ajouté aucune clause et puis c’est tout.
Soucis.
L’infirmière sait que son travail dépasse ses missions, elle sait qu’elle en fait plus qu’on ne lui demande et qu’elle n’en a pas le choix. Le serveur qui veut garder sa place sait qu’il doit venir deux heures avant l’ouverture et parfois partir deux heures après et qu’on ne lui comptera pas forcément ce temps comme du temps de travail. Mc Kinsley sait bien qu’il y a abus, mais à cet abus il y a consentement alors, il n’est pas responsable de l’argent qu’on lui donne. Nous voyons donc comment une valeur n’a aucune valeur car celui qui donne de son temps et de sa force n’est jamais décisionnaire.
Vous me direz, il y a les syndicats. Et vous aurez raison. Ce sont bien les syndicats qui sont les seuls à même de donner de la valeur au travail par la défense du droit et le respect de ces mêmes droits. Nous de facto comprenons mieux pourquoi ces instances sont souvent décriées, moquées et rabaissées. Un syndicat digne de ce nom fait en sorte d’être une force pour donner de la valeur au travail fourni.
Le MEDEF devrait jour et nuit se battre pour augmenter les salaires et faire en sorte que le travail fourni soit valorisé. Parce qu’ils ont foi dans le travail, il ne devrait jamais parler du coût du travail, mais de la valeur de la force de production et du temps de vie offerts contre rémunération par des créatures mortelles et vulnérables qu’on appelle humains. Si le travail était une valeur, le travail serait protégé, les accidents du travail seraient interdits, les inspecteurs du travail jamais inquiétés dans leur fonction.
Si le travail était une si grande valeur, alors on y mettrait le prix.
CQFD.
Ce n’est pas ce qui se passe.

Que veut dire alors « lavaleurtravail » ?
Rien.
Vous me direz – y a pas que l’argent dans la vie – . Soit.
Le travail peut effectivement apparaître et être légitimement le lieu d’un accomplissement de soi. Le lieu d’une appartenance collective à une œuvre commune. Le lieu de bienfaits immenses. C’est vrai. Le travail est désirable, le travail comme geste individuel au bien commun est passionnant, gratifiant. Il peut être le lieu de joies intenses et de révélation intimes, de conquêtes enthousiasmantes.
J’adore travailler. Et souvent mon travail n’est pas rémunéré. D’ailleurs le plaisir que je peux prendre à enseigner et/ou à écrire est parfois l’argument pour ne pas me rémunérer, mais c’est un autre sujet.
Il arrive aussi qu’on soit heureux à des travaux dits pénibles. J’ai adoré travaillé comme femme de ménage. La satisfaction du geste qui se termine. Avez-vous vu comment les ouvriers de la métallurgie ont défendu leurs machines, défendu un travail qui leur brisait le corps ?
D’ailleurs, un travail n’est pas forcément un emploi et l’on pourrait considérer par exemple la force phénoménale de travail apportée par les associations qui soutiennent et défendent notre société quand les forces politiques s’acharnent à briser tous les élans de justice et de droit sous couvert de sécurité.
Alors oui, le travail peut être porteur de valeurs mystiques, affectives, narcissiques, philosophiques, existentielles sans que cela soit un mal. Mais ce sont des valeurs ajoutées par le travailleur. Ce sont des valeurs ajoutées qui sont souvent bafouées, écrasées, méprisées par ceux qui hurlent à « lavaleurtravail ».
Qui sont-ils ceux qui ne donnent aucune valeur au travail ?
Ceux qui le démonétisent et ceux qui le dévalorisent. Comment ?
- En refusant la répartition des richesses
- En refusant de régulariser les travailleurs sans papiers
- En refusant les cotisations sociales
- En refusant d’augmenter les salaires et de répartir les bénéfices
- En privilégiant l’actionnariat sur le salariat
- En faisant croire que leur héritage est du travail
- En faisant croire que la protection sociale est contraire au travail
- En utilisant les mots « charges sociales » au lieu de « cotisations sociales »
- En refusant les revendications syndicales de revalorisation du travail
- En allongeant le temps de travail indépendamment des conditions et désirs des travailleurs
- En refusant les solidarités sociales
- En privilégiant une relation exclusive aux bénéfices.
- En somme en considérant le temps de vie d’une partie de la population comme la possession d’une autre partie qui en profite.
Et les Georgiques dans tout ça ? Vinaver ? Simone Weil ?
Virgile décrit le travail des champs de façon idéaliste, n’oublions pas que dans l’antiquité, grecque notamment, le travail ce n’est pas une activité noble. Virgile établit lui une noblesse du paysan. Vinaver se moque du marketing et des logiques libérales à une époque où le travail est perçu comme une forme d’essence de l’homme, Weil est écrasée par la peine en voyant comment les cadences tuent le corps ouvrier, veut voir dans l’établissement de nouvelles conditions de travail la possibilité d’une élévation voire d’une émancipation de l’humanité.
Ils ont en commun une utopie : l’harmonie collaborative.

Entre l’humain et la nature pour Virgile. Entre l’humain et le capital pour Vinaver. Entre l’homme et la machine pour Weil.
Moi aussi, j’ai pu rêver d’une « harmonie collaborative » mais j’ai le regret de m’informer que c’est bien la lutte, le combat qui sont seuls à même d’obtenir des droits. L’harmonie collaborative peut être désirée mais elle ne peut être le résultats de prières ou de souhaits. Ces luttes il faut d’abord les mener pour les plus vulnérables. Le droit du travail ne peut être un droit de type « cafétéria » , il ne peut y avoir de droits spécifiques sans droits solidaires. Que faut-il comme catastrophe pour que les amoureux de la justice et de l’égalité le reconnaissent ?
Voilà ce que se demandait Simone Weil :
« Si les pays de dictature se replient sur eux-mêmes par obsession guerrière, et si les pays les plus démocratiques les imitent, non seulement parce qu'ils sont contaminés par cette obsession, mais aussi du fait même des progrès accomplis par eux, que pouvons-nous espérer ? » En prophète elle interroge l’injustice de cette condition à l’avenir de la France et annonce les guerres coloniales : « Car la France n'est pas seulement une nation ; elle est un Empire ; et une multitude de misérables, nés par malheur pour eux avec une peau d'une couleur différente de la nôtre, avaient mis de telles espérances dans le gouvernement de mai 1936 qu'une si longue attente, si elle reste déçue, risque de nous amener un de ces jours des difficultés graves et sanglantes. »
Je sais bien que l’on se dit que le monde est nouveau. Qu’il y a l’intelligence artificielle et les robots ménagers que Virgile, Weil et Vinaver n’ont pas connu Google et Elon Musk, ni Netflix et encore moins Shein et Amazon mais la structure du travail et les rapports de force mutent sans changer : Nihil nove sub sole.
Rien de nouveau sous le soleil.
Pour défendre le travail comme valeur, il faut défendre chaque vie comme d’égale valeur, il faut lutter contre toutes les dominations. L’idéologie de la domination est celle qui régule les politiques mondiales. Comment lutter ? Cela passe par la révolution. Et d’abord en soi. Le reconnaître en soi, abandonner ses propres conditionnements pour aller vers le bon sens et le juste, cela demande une révolution qui ne décapite pas forcément son prochain mais dévalue ses fausses valeurs. Il n’y a pas de misère invisible mais des cécités individuelles et collectives. Ouvrons les yeux, et penser sans obéir est un bon moyen de garder les yeux ouverts. Ensuite, il faut de nouveau croire au collectif et au rapport de force : syndicats, militants, association, groupes de pression, manifestation, collectifs d’écrivains, collectif de journalistes, collectifs citoyens, que sais-je, nous sommes légions et nous sommes puissants, c’est bien pour cela que la guerre est si ouverte. Pour que l’on désespère de notre force vitale.
La valeur « travail » sans lien avec la vie n’est pas une valeur, c’est un outil d’exploitation, d’aliénation et de néantisation. Soyons vivants nous serons forts.
dalie Farah

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