L’hospitalité au démon par Constantin Alexandrakis

L’existence de ce livre m’est apparu sur le conseil avisé d’un écrivain et sur le déconseil avisé d’un critique. Le premier évoquant une œuvre majeure qui pense à toutes les pages, le second, une œuvre secrètement antiféministe, pour preuve un champs lexical explicite : « Gorgones », « mégères » etc. Le livre, je l’apprends vite est préfacé par Neige Sinno.

L’équation me semble impossible. Elle l’est. Pourquoi : Not the point.

Vérité N° 1 : Ce livre est un livre

Vérité N°2 : ce livre n’est pas un manifeste militant

Vérité N°3 : Ce livre est un acte de littérature.

Vérité N°4 : Ce livre est un tâtonnement

Que demande-t-on à la littérature ?  Spoiler : de ne pas se trahir.

Constantin ne trahit pas la littérature et pour cela il ne s’épargne pas. Pour raconter des faits, Constantin Alexandrakis tente de les dire et de les éviter, non pas par crainte de la frontalité mais par la possibilité de triche qui lui ferait perdre la littérature. Raconter des faits de violences subis dans l‘enfance quand on est un homme, ce n’est pas courant, raconter la manière dont ces faits de violence infusent dans un corps patriarcal, c’est rarissime. La lecture de ce livre n’est pas tout public. C’est l’opération littéraire la plus étonnante de ce livre : par pudeur, par esthétisme, par honte, par goût de la vérité, Constantin Alexandrakis raconte une forme de conte réaliste à la troisième personne. Le personnage dénommé « le Père » tente de survivre à sa paternité qui vient déterrer son propre corps d’enfant. Dans cette fable, il invente un pays, une langue, une typographie, un lexique mythologique, étoffes de Prince, pour un orphelin sans histoire. C’est tout ce que je demande à un livre qui parle de soi : éviter la leçon de vie et me donner une leçon de littérature dans ma gueule.

Bien reçu Constantin Alexandrakis.

L’appareil mythologique loin d’offrir un paravent à la pensée la sublime, l’affaire est rare. La création de concepts mythologiques pour se désigner soi offre un usage ludique d’autodérision qui signe aussi une pâte, une matière, une distance à vivre et à écrire. Constantin Alexandrakis joue de ses origines grecques – qui n’en sont pas – il n’a pas connu son père, et il s’offre des origines danoises qui représentent le Grand Nord, un continent d’introspection et d’art. La vie vraie (racontée) est toujours une fable.

Le trouble, l’enquête, la confession

J’avais usé de l’expression « polar sur soi » quand j’ai écrit mon second roman : « Le Doigt », c’est résolument un polar danois que Constantin a écrit. Le point de départ de l’enquête, c’est la terreur, la terreur de l’Autre et Soi. Ces mots en majuscules sont souvent des mots imbéciles, mais là, dans le texte de Constantin, ils veulent tout dire. C’est dans le titre : Hospitalité au démon. L’élan du « daïmon » antique n’est pas un mal en soi, accueillir un démon, c’est coûteux, c’est terrifiant, c’est inévitable. A part ces faux apôtres de la sainteté qui pointent du doigt ce qui leur est supérieur, dans la ferveur de notre infimité, nous savons que nous accueillions le démon. Mal subi, mal commis, il est là. Marhaba (bienvenu)

Bien reçu Constantin Alexandrakis.

Ceux qui cherchent à cocher leurs petits mantras de vie qui dessinent une ligne bien nette entre le bien et le mal n’aimeront pas ce livre, il n’est pas pour eux. Qu’ils passent humblement leur chemin, ce n’est pas si grave, tant de livres offrent de quoi jeter l’anathème sur son prochain.

L’hospitalité au démon est un livre du « nous », il n’est pas un « je » en désir d’héroïsme, ni un « tu » en désir de guillotine.

Nous qui ?

L’enquête englobe un « nous » qui est celui de l’enfance abîmée, non pas une période de l’idéal, mais un temps de vulnérabilité et de crasse. La littérature n’a pas vocation à régler ses comptes, n’a pas vocation à éradiquer le mal, mais à le dire, à le mettre aussi nu que l’enfant violé.

Voilà, c’est l’histoire d’un homme qui devient père, qui fait l’expérience de la dictature d’un bébé qui vient réordonner le temps et l’espace, c’est l’histoire d’un homme qui traque ses souvenirs pour les comprendre, c’est l’histoire d’un homme aux prises avec des réminiscences qui le confondent avec son agresseur, c’est l’histoire d’un homme qui cherche à tout prix à ne pas commettre le mal, à ne pas se laisser coloniser par la tentation d’un mal et le souvenir d’un autre, c’est l’histoire d’un homme qui tente la survie dans le marasme de ce qui ne s’explique pas.

Bien reçu Constantin Alexandrakis.

C’est aussi l’histoire d’un homme qui tente tout, mais vraiment tout pour se conjurer, pour faire avec sa crasse, l’ancienne comme la nouvelle, alors il pratique des sports virilistes, tente les corps à corps avec d’autres pour se briser et briser la force mâle, il tente les stages aussi, dans une Structure féministe qui au lieu d’accueillir sa parole de façon entière s’est mue en juge et l’a menacé d’un signalement. L’homme qui a offert ses doutes voient ses doutes renvoyés contre lui, l’homme qui lutte de toutes ses forces se voit frapper par le jugement. Voilà l’origine du champs lexical des « gorgones » et autres épithètes toujours reliées à la mythologisation du mal vécu. Trois femmes (donc pas TOUTES les féministes) trois femmes – sans doute sincères dans leur démarche – l’ont pétrifié. La question est là : Que faire de la violence subie ? Notre siècle ne se la pose toujours pas. Nous en sommes à l’étape de la vengeance, étape jouissive, nécessaire mais insuffisante pour retrouver sa vitalité et réellement agir sur les violences faites aux enfants. Je le sais, de source sûre, la mienne et celles de tous ceux que j’ai entendus et écrits sur ces questions. La violence et la trahison de ce moment achèvent « Le Père ». Déjà affaibli, voilà un homme à terre, une victime de violences qui doit – parce qu’elle est un homme – s’extraire de la confusion semée par les violences qu’il a subi sans en parler au risque de passer lui-même pour un possible pédophile. Bien sûr, que son geste est un désir d’absolution, mais faut-il être creux pour ne pas comprendre que ce désir est une légitime défense. Quand il se rend à la Police, il vient porter plainte contre son agresseur, mais il vient aussi porter plainte contre lui : malgré ses réticences, il en appelle à l’ordre parce que le désordre va avoir sa peau, parce que le mal en lui, il le refuse.

« L’enfance n’aime pas les enfants ».

J’avais écrit dans Retrouver Fiona, « L’enfance n’aime pas les enfants ». Il ne s’agissait pas seulement de décrypter et raconter un infanticide mais de déplier ce moment, ce socle, ce temps d’avant le devenir adulte, ce passage de celui qui reçoit le démon à celui qui peut le transmettre. L’hospitalité au démon est un livre, non pas un manifeste militant, mais un acte de littérature, l’expression d’un tâtonnement en écho d’attouchements à jamais inscrits dans les chairs d’un petit garçon.

Le papier d’un livre n’est pas de verre, il ne poncera rien, l’écriture peut l’être.

Bien reçu Constantin Alexandrakis.

dalie Farah

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