La Loi du moins fort de David Ducreux Sincey, l’épopée sombre d’une enfance abîmée

La Loi du moins fort de David Ducreux Sincey, l’épopée sombre d’une enfance abîmée

L’enfant

Derrière ce titre programmatique s’exprime une loi du monde : on brutalise toujours le vulnérable au nom de sa vulnérabilité.

Lire David Ducreux Sincey c’est approcher cette belle faiblesse des hommes, celle qui résiste et cherche à survivre. On y retrouve le classicisme d’un Mauriac (Le Sagouin), celui d’un Bazin (Vipère au Poing) et même de ce symbolisme à la manière D’Alain-Fournier. (le Grand Meaulnes). Dans ce roman d’apprentissage, un narrateur nous partage sa vie, une vie marquée par la brutalité d’une mère et l’amitié d’un garçon ambitieux et manipulateur.

Le narrateur doit lutter, toujours lutter, inventer des espaces d’existences dans les interstices laissés par une mère d’une violence inouïe, une pauvreté qui pousse à mille humiliations et cette faiblesse du corps qui ne le quitte pas.

Le faible

Le faible n’a que deux possibilités : s’offrir en sacrifice et ruser. Ainsi, pendant de longues années, le garçon reçoit les coups et les disgrâces comme un martyr mais en cachette il se lie d’amitié avec un certain Romain Poisson.

Romain le sauve, Romain est la force, Romain a un plan. Il veut devenir un homme politique à tout prix, au prix même de la vie des autres. Le narrateur accepte de se soumettre à cette éducation politique et sentimentale qui le transforme en doublure de Romain, son homme de main.

C’est d’ailleurs le vrai plaisir littéraire de ce livre, les frontières floues entre les personnages. Romain pourrait être la forme sublimée de la brutalité désirée par le narrateur, cette virilité qui prend ce qu’elle désire et n’hésite devant aucun obstacle. La toute-puissance jouissive du personnage apparaît presque comme une forme de parabole du pouvoir : sans limite, il n’aime que lui-même. L’on pourrait lire ce texte comme le récit d’un meurtrier qui s’invente un mentor qu’il n’a jamais eu…

Le truand

Les échos entre les personnages créent la complexité d’une vision d’une liberté conditionnelle : la mort semble la seule libération possible. Comme dans un roman noir, le narrateur suit un parcours où la violence le fabrique et le détruit en même temps. La loi du plus fort se lit comme un polar, un polar dont on connaît l’issue partielle, on se lie d’amitié avec les personnages dont les ombres deviennent de plus en plus épaisses.

Il y a aussi le geste d’un auteur : la fiction comme voile de vérité. Est-ce que ces personnages ne sont que de papier ? Ont-ils droit à la chair quelque part dans ce monde ? L’auteur utilise sa force : l’écriture et devient le Tout-Puissant, celui qui invente et crée un monde. David Ducreux Sincey travaille une langue classique aux accents ironiques, une narration précise, haletante. Les descriptions sont sans fards, sans aucune retenue – c’est la liberté de la fiction qui peut pousser le réalisme en dehors de lui-même.

En fait, dans ce demi-sourire qu’il porte sur ses photos et dans son texte, David Ducreux Sincey fait la peau aux bourreaux de l’enfance. Pour qui le fait-il ? On ne le saura pas, mais la férocité de certaines scènes nous donne le droit – à nous lecteurs-  de nous sentir concerné et de compter David parmi nos frères d’armes.

dalie Farah

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