Dors ton sommeil de brute, la puissance du rêve et de la littérature de Carole Martinez

Pourquoi faut-il lire Carole Martinez ? Parce que Carole Martinez est une fièvre joyeuse, une romancière emportée et méticuleuse, un mouvement, un son profond et ancestral. Pour sonder le monde et l’infra-monde, pour courser la force du roman et la possibilité de saisir ce qui échappe pour mieux se perdre, il faut lire Carole Martinez.

La première fois que je la rencontre, je la rencontre, on ne peut passer à côté d’elle sans la rencontrer et c’est un peu toujours ce qui se passe quand on la lit. Ses livres lui ressemblent ; profonds, solaires, chagrins, sincères, loyaux, tendres.

Sa bibliographie est renversante, tant par sa force que par ses succès, elle est une conteuse/poétesse qui peuple un continent insulaire de la littérature française. Elle explore ce qu’outre-Atlantique on appelle le réalisme magique

Tous ses livres sont remarqués : Le cœur cousu, 2007, Du domaine du murmure 2011, La terre qui penche 2015 , Les roses fauves 2020.

Et lors de cette rentrée 2024, Dors ton sommeil de brute, présent dans la liste du Goncourt.

Dors ton sommeil de brute emprunte son titre à Baudelaire, refrain du « Le goût du néant »*, ce poème énigmatique est venu éclairer les nuits de Carole et lui proposer ce possible. Il y a deux sommeils profonds : celui de la brute et celui du juste. Le sommeil est l’espace de l’entre-deux, entre rêve et réalité, il est un espace fécond en art et en littérature.

La nuit et le sommeil offrent les crimes et les songes, les cauchemars et les voyages merveilleux au cœur d’univers loufoques. Dans le roman de Carole, la nuit va faire vivre des rêves simultanés à tous les enfants du monde. Le rêve mondialisé.

La fureur et la vengeance de Pacha mama

Le roman commence par une genèse, une naissance, celle de Lucie qu’Eva sa mère ne désire pas, elle est enceinte de Pierre dont elle subit l’influence pour ne pas dire l’emprise, l’homme l’a convaincue d’avoir un enfant. Après une ellipse de huit ans, on retrouve Lucie et Eva. Eva trouve dans la maternité une nouvelle vitalité, elle est reliée à sa fille de manière fusionnelle. Pierre, jaloux, frappe son enfant durant l’absence de la mère. La mère et la fille fuient sa violence et se réfugient en Camargue dans une maison isolée. Une nuit, Eva est réveillée par un hurlement – Le Cri- de Lucie. Il s’avère que ce cri, jailli d’un rêve, touche tous les enfants du monde, il court à la vitesse de la rotation de la terre. Le rêve entraîne une catastrophe, un autre rêve un autre, comme si la Pacha mama, la « Terre-Mère » se vengeait de quelques chose.

« Toujours nous détruisons nos humbles paradis. Nous sommes d’étranges bêtes vraiment! Pourquoi faut-il que nous semions des ombres partout où nous passons, alors que nous aimons tant la beauté? »

Carole Martinez, Dors ton sommeil de brute

Une ode à la puissance de l’enfance

Le roman est construit en polyphonie, Carole Martinez adosse à la puissance de l’enfance, la fureur et la douceur possible des hommes. Dans un contrepoint très subtil, elle fait le portrait et la narration d’hommes aux prises avec leur impossibilité d’aimer. Eux aussi portent une ambivalence : capable de donner une intensité vitale folle mais capable aussi de détruire cette même vitalité quand elle leur échappe. Pierre est rongé par la possession, sa violence se contrôle en la laissant s’échapper. En Camargue, Eva rencontre Serge, un étrange géant qui vit seul. Est-il une menace, un mystère, un personnage de conte, un homme écrasé par le goût du néant ? Lucie aime le géant, son amour des animaux, son ton bourru qui cache mal une délicatesse envers les animaux et une détestation des chasseurs.

L’enfance n’est pas idéalisée, elle devient insaisissable et cause le malheur dans ces rêves qui se réalisent. Pourtant l’enfance est aussi une résistance aux morbidités du monde. Comme dans les contes, les enfants – Lucie et les autres- sont révélateurs ou vecteurs des médiocrités et malfaisances des adultes. Carole Martinez tisse une intrigue et un monde complexes où la puissance du rêve rejoint la puissance de l’enfance.

« Je redécouvrais les choses de la vie à travers les yeux de ma fille. Le monde était plus vaste à hauteur d’enfant. Le moindre insecte devenait démesuré et, si on les observait assez longtemps, les cailloux eux-mêmes murmuraient une voie poétique, un chemin de Petit Poucet, que nous suivions ensemble sans nous soucier de l’endroit où il menait, ni du temps qui courait. Je me goinfrais de ces instants que m’offrait ma fille, je vibrais doublement, je m’étais multipliée depuis sa naissance. »

Carole Martinez, Dors ton sommeil de brute

Une écriture de l’ombre et de la frontière. L’Ekphrasis.

Je sais, je vous en dis peu sur l’histoire. La raison est simple, je crois qu’il faut lire le livre de Carole en confiance et avec le plus de mystère possible. Moi, j’ai aimé cette bascule dans un monde fantastique mais réaliste, j’ai aimé la romance d’Eva, j’ai aimé Lucie passionnée par son herbier se promenant dans la campagne de la Camargue, heureuse dans ce temps sans montre, j’ai aimé cette enquête pour comprendre ce qui se passe dans le monde pour tous ces enfants…Le style de Carole Martinez occupe cet espace entre réalisme et fantastique, à petits pas feutrés elle écrit les obscurités humaines dans des élans romanesques toujours en quête de lumière. Ce qui est sombre ne le reste pas, non pas dans une tentation feel good marketing mais dans une élan vital hypnotique. C’est de la littérature que diable, et c’est si bon.

J’ai aimé ce merveilleux personnage de la chouwafa, voyante, prêtresse, chamane, fée, folle, sorcière, qui lit les rêves et les hommes. Certains chapitres sont comme des poèmes en prose, d’autres comme des scènes de polar suédois, d’autres comme une autofiction contemporaine. L’écriture de Carole Martinez est résolument picturale et poétique – Baudelaire ouvre le roman et c’est Rimbaud qui le referme, il y a aussi des références à des œuvres picturales qu’elle fait revivre grâce à cet art que l’on appelle l’Ekphrasis, c’est-à-dire une description précise et détaillée, vivante, qui donne à voir notamment des tableaux. Carole fait partie de cette race de romanciers qui donnent à voir avec intensité, comme si on y était. C’est une force littéraire qui me bluffe et me réjouit à chacun de ses livres. Le pari de dire le monde via le rêve est réussi.

« En Occident, depuis l’avènement de la psychanalyse, le rêve est un moyen d’entrer en relation avec notre inconscient, la matière de l’intime, celle de nos profondeurs. Nous imaginons que nos rêves ne racontent qu’une histoire individuelle, qu’ils sont une clef pour se comprendre soi-même. Mais, dans d’autres cultures, le rêve s’ouvre sur une dimension qui ne touche pas à l’intime, il est une porte sur le monde-autre, il raconte une histoire collective et peut induire des événements dans la réalité. »

Carole Martinez, Dors ton sommeil de brute

Un roman inclassable.

Dans cette fâcheuse tendance à l’étiquetage de notre époque, j’ai lu avec un peu de consternation, les caractérisations que l’on trouve ici et là dans la presse : fable écologique, dystopie blablabla. J’imagine que pour certains la littérature est comme un supermarché et qu’il faut bien ranger un livre quelque part, je ne leur en veux pas, mais je trouve injuste et inexact de considérer les inspirations complexes et la composition époustouflante de roman uniquement par le biais d’un code barre.

Il s’agit d’un roman eschatologique, (du grec ancien ἔσχατος / éskhatos, « dernier », et λόγος / lógos, « parole », « étude »). Il s’agit d’un discours sur la fin du monde ou la fin des temps. Netflix raffole de ces séries où on va tous mourir et que certains regardent avec une excitation que je trouve un peu embarrassante. Les livres de Carole Martinez offrent des échappées, des effractions face aux terreurs du monde, elle est une écrivaine du merveilleux. Elle réécrit un nouveau livre de l’apocalypse, au sens littéral : un livre de Révélations.

Une œuvre personnelle

On pense parfois – et là encore c’est via le biais d’une pensée épicière – qu’il y a la fiction, une forme pure d’écriture, et l’écriture de soi, une forme impure de l’écriture (elle ne peut par exemple recevoir le prix Goncourt – qu’au passage, Carole aurait mérité). Dors ton sommeil de brute joue de différentes énonciations qui révèlent la voix intime de son autrice. Dors ton sommeil de brute, permet de lire la femme dans les tumultes amoureux, la mère dans les questionnements douloureux vis-à-vis de la naissance, la petite fille face aux rêves qui angoissent. Chaque personnage semble prendre empreinte sur Carole Martinez.

La lisant, on retrouve Carole, sa force étonnante, qui lui sert parfois de masque, « une force qui va » comme l’écrit Victor Hugo, « une force qui va » comme elle peut, conjuguant sa ténacité avec ses chagrins.

Carole Martinez, une force qui va précédée d’un large sourire ; si l’on est attentif, on peut apercevoir une fugace hésitation avant ce sourire, une ambivalence qu’elle partage avec ses personnages : le désir et la peur de la solitude.

« Je ne cherchais pas à protéger mon enfant, cette gamine de huit ans, réjouie, ivre d’espace, mais seulement l’enfant que j’avais été, la petite qui guettait le chœur de l’aube, ce chant des passereaux, trilles aigus perçant le silence de la nuit jusqu’à la fêler. Je devais affronter mes peurs et rassurer l’enfant qui tremblait toujours en moi, qui tremblait encore malgré le temps passé. »

Carole Martinez, Dors de ton sommeil de brute
L’écrivaine Carole Martinez, le 6 octobre 2020. ©AFP – JOEL SAGET

dalie Farah

Le goût du néant
Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte,
L’Espoir, dont l’éperon attisait ton ardeur,
Ne veut plus t’enfourcher ! Couche-toi sans pudeur,
Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte.

Résigne-toi, mon cœur ; dors ton sommeil de brute.

Esprit vaincu, fourbu ! Pour toi, vieux maraudeur,
L’amour n’a plus de goût, non plus que la dispute ;
Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte !
Plaisirs, ne tentez plus un coeur sombre et boudeur !

Le Printemps adorable a perdu son odeur !

Et le Temps m’engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur ;
Je contemple d’en haut le globe en sa rondeur
Et je n’y cherche plus l’abri d’une cahute.

Avalanche, veux-tu m’emporter dans ta chute ?

Charles Baudelaire

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